Volume 1.

Picasso 15

Projet de couverture de « Sur la musicalité du vide I » à partir d’un détail d’un dessin de Picasso.

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Sur la musicalite du vide I extrait

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Sur la musicalite du vide I extrait 2

Vous pouvez commander ce livre en librairie ou en contactant l’Atelier de l’agneau (site Internet ou 1 Moulin de la Couronne 33 220 Saint Quentin de Caplong).

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DOCUMENTS AUTOUR DE CET OUVRAGE :

a) Brouillons :

Sur la musicalite du vide I brouillon

brouillon SMDV 1 a Brouillon SMDV 1 b

Brouillon SMDV 1 c

b) La genèse d’un poème (texte paru initialement sur Poezibao) :

A

Octobre. 12 octobre. Madame D. L.,

Prépare comme chaque jour matin

Le petit-déjeuner.

Elle verse le café thé fumant dans deux bols tasses,

Avant de s’apercevoir

Que c’est inutile, inutile, son mari

Etant parti loin

Loin

Loin

Loin par la terre,

Enterré

Enterré et elle, elle verse lentement

Len-te-ment le contenu

D’une tasse dans l’évier

Déjà, dans la première version, des corrections sont présentes. Celles-ci tendent toutes à ce que le poème soit encore plus précis dans la restitution des faits. Il apparaît manifeste ici que le poème est de plus en plus précis pour que l’évocation de la mort du mari qui, elle, se conjugue sur le mode de l’humour (noir) et du mystère (« la terre » ne suggère pas immédiatement un enfouissement du corps ; ce peut tout aussi bien être le rappel de voyages), apparaisse comme étant plus flagrante, plus surprenante, en somme dans un décalage total qui peut sembler frappant et presque choquant, sentiment volontairement suscité en la psyché du lecteur pour que la mort ne soit pas seulement comprise par ce dernier, dans l’espace scénique du poème, sous l’angle du mystère, de l’ineffable, de l’incompréhensible mais aussi sous celui de la violence, de l’happax. Aussi pour résumer le mouvement général du poème peut-on dire qu’une contradiction est recherchée entre l’évocation d’aspect factuel de la quotidienneté abîmée par l’expérience du deuil et l’évocation de la mort sur le mode de l’ellipse et du mystère.

B

12 octobre. Madame L.,

Prépare comme chaque matin

Le petit-déjeuner.

Les ombres glissent, plusieurs, sur la vitre.

Elle verse le thé fumant dans deux tasses,

Avant de s’apercevoir

Que c’est inutile, son mari

Etant parti loin

Loin

Loin

Loin par la terre,

Enterré

Enterré et elle, elle verse lentement

Len-te-ment le contenu

D’une tasse dans l’évier

Un vers est ajouté pour plonger le poème dans un mystère plus grand. Ce vers vient perturber l’étalage des faits. Il vient contredire la somme de précisions factuelles pour que le poème bascule un instant dans l’inquiétante étrangeté (laquelle est accentuée par la personnification des ombres avant que « plusieurs » ne soit finalement retiré, parce que trop empathique). De plus, les ombres font référence à Ovide, à Homère, à la façon dont, dans la mythologie, la mort y est rattachée. Ils sont donc une évocation, par le biais de la nature, de la tonalité de deuil du poème. Aussi, l’élan de ce vers au sein du poème est-il double (dans une dualité contradictoire), et c’est en cela qu’il m’a intéressé. D’une part, il vient rompre la continuité de l’étalage des précisions. Et d’autre part, il indique que la nature revêt quelque chose du deuil et de la mort, entrant en résonnance intime avec le sens profond du poème.

C

12 octobre. Elle prépare comme chaque matin

Ce qu’elle doit préparer.

Les ombres glissent sur la vitre,

Glissent,

Ne glissent plus,

Restent en suspens.

Elle détourne son regard du jardin.

Elle verse du thé fumant dans deux tasses,

Avant de s’apercevoir

Que c’est inutile, son mari

Etant parti loin

Loin

Loin

Loin par la terre,

Enterré

Enterré et elle, elle verse lentement le contenu

D’une tasse dans l’évier

Ici, un choix diamétralement opposé s’opère, ce qui justifie les nombreuses corrections et l’ajout de vers nouveaux. Le poème vise ici à s’homogénéiser. Il cherche à tendre dans son ensemble vers la même tonalité de mystère (en même temps que l’évocation du jardin trouve une justification narrative : tout est perçu à travers le regard de la veuve). En somme, la tonalité utilisée pour l’évocation de la mort du mari colore tout le début du poème. Seule la fin garde ses précisions factuelles (en n’insistant néanmoins plus sur la lenteur du mouvement de la veuve), ce qui apparaît presque choquant, du moins déroutant, perturbant…, sentiment(s) éveillé(s) volontairement chez le lecteur pour que soit suggérée toute l’intensité de la douleur suscitée par l’expérience de la mort d’un être cher.

D

Elle prépare comme chaque matin

Ce qu’il faut préparer.

Elle verse du thé fumant dans deux tasses,

Avant de s’apercevoir

Que c’est inutile, son mari

Etant parti loin

Loin

Loin

Loin par la terre,

Enterré

Enterré et elle, elle verse lentement le contenu

D’une tasse dans l’évier

L’emploi de l’impersonnel au début du poème (à la place de « elle doit ») vise à appuyer encore un peu cette atmosphère de conte recherchée pour le poème dans son entier. Tout ce qui concerne l’évocation du jardin est supprimé, pour resserrer uniquement le propos poétique autour de la figure de la veuve. Par ce resserrement, il s’agit de tendre à une plus grande unité. En outre, le jardin avait pour fonction première d’instaurer un déséquilibre, une sensation d’indéfini, laquelle est permise par le biais de cette seule correction (« il faut ») : aussi perd-il de son utilité.

E

Comme chaque matin, elle prépare

Ce qu’il faut préparer.

Elle verse du thé dans deux tasses,

Avant de s’apercevoir

Que c’est inutile, son mari

Etant parti loin

Loin

Loin

Loin par la terre,

Enterré

Enterré et elle, elle verse lentement le contenu

D’une tasse dans l’évier

La précision concernant le thé est inutile. Ainsi, comme déjà explicité, il s’agit d’ouvrir encore un peu plus le poème sur l’indéfini, mais néanmoins « comme chaque matin » est mis en début de vers, afin d’accentuer ce qui apparaît comme une précision concernant la quotidienneté des jours, un refrain de la vie quotidienne, et ainsi rien que du défini. Pourquoi alors accentuer cette récurrence ? Pas seulement parce que celle-ci vise à dramatiser le tissu narratif du poème, mais surtout parce qu’elle vise à faire se confondre le tissu narratif du poème avec celui du conte. Mais alors pourquoi ce basculement opéré dans l’univers du conte ? Afin de rendre l’évocation de ce deuil plus universelle, et qu’ainsi chacun puisse s’y reconnaître, se retrouver en la sphère virtuelle du poème, y inscrire son vécu, sans que cela soit permis par l’entremise du pathos (ce qui était initialement le cas dans les premières versions du poème). Le poème devient un cadre vide qui invite le lecteur à entrer avec ses émotions. Il s’agit pour le lecteur d’écrire le poème, dans une rigueur blanchotienne, de ne plus seulement rester sur le seuil du texte, d’un regard tout à la fois englobant et pointilleux. Il s’agit pour lui d’être le poème.

F

Chaque matin

La veuve emplit deux tasses de thé

Avant de s’apercevoir

Que c’est inutile, son mari

Etant parti loin

Loin

Loin

Loin par la terre,

Enterré

Enterré et elle, elle verse lentement le contenu

D’une tasse dans l’évier

« La veuve » remplace le pronom, afin que le poème s’ouvre, comme précisé lors de la précédente version, à l’universel et puisse ainsi, à la faveur d’une évocation évasivement sous forme de conte, parler à chacun. La veuve n’a cessé de perdre au fil des versions tout ce qui fait d’elle un être singulier (son intérêt pour le jardin etc.) pour devenir un archétype, une figure systématique en laquelle chacun peut se reconnaître. Il est vrai que le poème perd de son intérêt en tant que restitution d’un fait auquel l’on peut s’intéresser d’un regard extérieur et curieux pour devenir un cadre indéfini en lequel chacun peut s’inscrire au moyen de son expérience, lequel cadre reste éminemment fort puisqu’il s’agit de l’évocation de la perte d’un être cher, et chacun est amené à vivre cette expérience du deuil. Aussi n’est-il utile que de suggérer, de la façon la plus ténue, la plus implicite possible, pour que le pathos continue de se tenir à distance : il y a la simplicité de gestes du quotidien qui, en déraillant, à la faveur d’un vide de la conscience, de leur marche habituelle, suggère l’infinie douleur qui habite les survivants.

G

Chaque matin

La veuve emplit deux tasses

C’est inutile, son mari

Etant parti loin

Loin

Loin

Loin par la terre

Enterré

Chaque matin

La veuveElle jette le contenu d’une tasse

Les modifications ici tendent de plus en plus à faire perdre au poème tous ses contours afin qu’il s’enracine dans l’esprit du lecteur simplement en tant que tremplin pour ses émotions (réactualisées au moyen de son vécu).

H

Chaque matin

La veuve emplit deux tasses

Loin

Loin

Loin par la terre

Enterré 

Chaque matin

Elle se débarrasse du contenu d’une tasse

Le poème devient soudainement très imprécis, par la suppression de la contextualisation en ce qui concerne l’évocation de la mort du mari, ici rappelée au poème. Il s’agit de donner à l’évocation de cette mort dans son aspect le plus brut la tonalité d’un simple écho douloureux, qui, sous forme d’un refrain, s’empare de l’esprit de la veuve, et également, parce que cette parole intérieure est spatialisée dans le poème, de l’esprit du lecteur. Mais il s’agit ici aussi d’ouvrir encore un peu plus s’il est possible le poème, par le mystère et l’imprécision, sur la dimension nue du conte.

En outre, « débarrasse » (au dernier vers), par la violence que ce mot renferme, vise, un peu comme le fait Philippe Toussaint dans ses romans, à donner, par son tour rocailleux et inattendu, au poème une teinte plus violente encore, laquelle violence est en réalité un écho de celle de la perte possiblement inattendue du mari et de celle de la douleur de la veuve qui se tient dans une stupéfaction appuyée ne souffrant aucune chronologie.

I

Chaque matin

La veuve emplit deux tasses

Chaque matin

Le contenu d’une tasse

Elle s’en débarrasse (l’évier)

Ici, le poème n’est plus que le fantôme narratif de lui-même : il a été démis au fur et à mesure de tout ce qui le constituait en tant que cadre narratif. Il devient tellement elliptique qu’il peut renvoyer à n’importe quelle expérience de deuil. Le personnage est tellement typé qu’il devient un personnage de conte auquel on ne peut accorder le moindre intérêt et qui est intéressant justement en tant que vide que pourra combler l’esprit du lecteur avec, comme plusieurs fois rappelé, la matière même de son vécu. Reste, malgré le jeu enfantin avec la rime (tasse / débarrasse – conservé pour la violence syntaxique qu’il renferme), lequel jeu peut suggérer une certaine légèreté, reste donc l’évocation d’un détail (la tasse), conservé au mépris des autres (« évier » est supprimé). Pourquoi ce détail est-il justement conservé ? Ce seul détail factuel suggère combien une expérience aussi ineffable que le deuil peut avoir prise sur nos gestes les plus quotidiens, sur les objets les plus usuels, sur nos récurrences les plus diverses qui font la trame de nos journées, en les renversant de leur sens originel, en les destituant de leur logique interne en laquelle nous trouvons aussi notre place.

J

Le verbe débarrasser est finalement occulté pour que la violence soit seulement comprise dans l’évocation de la banalité la plus absolue : aussi évier est-il rappelé au poème. L’évier est dans une certaine mesure l’objet le plus bas, parce qu’il sert aussi d’endroit où l’on jette les déchets sous forme de poussière (fragments de nourriture…) – laquelle poussière n’est pas sans rappeler celle organique des corps voués à la disparition –, où l’on lave les objets… Ainsi l’évocation de cet objet, à la fois banal et farouchement inopportun (étant donné le cadre extrêmement imprécis du poème), renferme-t-elle une violence qui clôt le poème, laquelle violence est, comme précédemment signalé, un écho de la violence sémantiquement double du poème (celle éprouvée par la veuve, dans l’intensité, toujours vive, de son chagrin, et celle de la survenue du décès que rien ne pouvait annoncer, prévoir, quand bien même celui-ci était du reste annoncé). Aussi la veuve perd-elle absolument tout ce qui la constitue en tant que femme, mais aussi justement en tant que veuve…, c’est-à-dire tout ce qui donne corps à sa douleur (le fait qu’elle laisse son regard s’abîmer dans le jardin, sur la vitre…), pour que seul surnage un geste (comme ombre poséeà jamais sur un mur après l’explosion d’Hiroshima), son geste, à la fois très banal et très violent dans ce qu’il dit de la façon dont jamais la mémoire des êtres ne nous abandonne au point que nous soyons réduits à les retirer de la trame de nos jours et de nos pensées. Aussi ici seul le geste est-il parlant. Le geste est le visage de la douleur. Et cela confère au poème son état définitif (figuré dans Sur la musicalité du vide, Atelier de l’agneau, 2001)

Chaque matin

La veuve emplit deux tasses

Chaque matin

Elle verse le contenu d’une tasse

Dans l’évier

 Imprimer ce texte : Genèse d’un poème de « Sur la musicalité du vide I ».

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