Alfred Jarry, critique littéraire et sciences à l’aube du XXe siècle.

Aurélie Briquet, « L’obscurité au cœur de la science selon Jarry », Acta fabula, volume 15, numéro 5, « Notes de lecture », mai 2014, URL : http://www.fabula.org/acta/document8681.php.

 

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AURÉLIE BRIQUET

L’obscurité au cœur de la science selon Jarry

 

 

Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences à l’aube duxxe siècle, Paris : Éditions du Cygne, coll. « Portraits littéraires », 2013, 181 p., EAN 9782849243312.

 

 

Avec Alfred Jarry, critique littéraire et sciences à l’aube du xxe siècle, Matthieu Gosztola poursuit la publication des travaux de recherche qu’il a consacrés aux chroniques et critiques de l’auteur du Surmâle (1903). Il s’agit donc ici, après Alfred Jarry à La Revue blanche. L’intense originalité d’une critique littéraire (2013), du second des essais tirés de sa thèse universitaire sur le sujet (1). Ce volume‑ci, d’ampleur plus modeste et qui vient compléter judicieusement le premier, s’intéresse cette fois plus particulièrement aux comptes rendus d’ouvrages scientifiques que Jarry donna à la revue des frères Natanson dans les premières années du xxe siècle.

M. Gosztola définit ainsi son terrain d’élection dans une zone jusqu’alors trop négligée : la production journalistique de Jarry avait en effet déjà donné naissance à des publications cherchant à définir la forme de ses « chroniques poétiques », textes dérivés des circonstances de l’actualité et gouvernés par la pataphysique et sa démarche intellectuelle fantaisiste. En se concentrant cette fois sur des comptes rendus critiques afférents à des textes scientifiques, M. Gosztola s’attache à une part a priori moins séduisante de la carrière de l’écrivain polygraphe, et prend à bras‑le‑corps des questionnements généralement éludés par les spécialistes malgré certaines contributions sur le rapport de Jarry aux sciences : comment expliquer sa fascination pour ces disciplines aussi éloignées au premier abord des centres d’intérêt et du domaine de compétence d’un auteur de théâtre, de poèmes et de fictions en prose ? Quels objectifs le créateur d’Ubu poursuit‑il dans ces chroniques ? Quel rôle y joue la forme même du compte rendu journalistique, avec les contraintes qui lui sont propres ? Quel sens enfin — et c’est là l’interrogation que M. Gosztola pose en introduction de son ouvrage — conférer à l’obscurité qui s’y manifeste, patente mais dont le lecteur perçoit intuitivement la différence avec celle qui nimbe les articles de L’Art littéraire ?

Pour répondre à ces interrogations stimulantes, l’essai de M. Gosztola s’articule en trois parties : « L’attrait de l’érudition et de son mystère », « Le goût du critique littéraire fin‑de‑siècle pour les ouvrages scientifiques » (2) et enfin « Jarry en prise avec l’idée de progrès ». Par ces trois angles d’approche, Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences parvient à éclairer le lecteur curieux des pratiques scripturales en vigueur dans les petites revues des premières années du xxe siècle, mais aussi l’amateur de sciences et de littérature et le public passionné par l’auteur du Surmâle.

 

Aborder la science en conscience

 

L’un des principaux mérites de cet essai est avant toute chose d’aborder de front la matière scientifique traitée dans ces comptes rendus. Par là, M. Gosztola — dont on se souvient qu’il est également l’auteur de plusieurs recueils poétiques — s’affirme d’emblée comme l’un de ceux qui, comme Jarry lui‑même, entreprennent de traiter de sciences alors même que leur sphère de compétence propre semble le leur interdire. Et ce n’est pas là une mince affaire : les disciplines appréhendées par l’auteur du Surmâle à travers les ouvrages dont il dresse la chronique se révèlent extrêmement diverses, ressortissant aux mathématiques — M. Gosztola nous rappelle justement que Jarry s’est « passionné toute sa vie pour l’algèbre […] et la géométrie » (p. 43) —, à la médecine, à la biologie, à l’économie, ou même à l’histoire et à la géographie. Le « caractère protéiforme de son goût » (p. 114) constitue une véritable gageure pour le commentateur de l’œuvre de Jarry. Or, cet Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences à l’aube du xxe siècle ne se laisse pas intimider par une telle variété encyclopédique et une telle ambition dans les sujets abordés : les thêmata mathématiques, l’ontogénie et la théorie de la récapitulation, le transformisme de Darwin et ses prédécesseurs font ainsi l’objet d’exposés dont la clarté et la précision permettent enfin de parler en connaissance de cause des sciences évoquées par Jarry. De surcroît, et sans prétendre cependant à une connaissance approfondie de ces auteurs et de leurs travaux, l’analyse menée par M. Gosztola se nourrit d’une large culture scientifique éclairant les modèles avoués de l’écrivain : le docteur Misès, alias Fechner, mais aussi Haeckel, Lord Kelvin, ou encore Théodule Ribot. Il est donc ici question de sciences, et la promesse formulée par le titre est tenue.

Le travail de M. Gosztola situe en outre cet intérêt de Jarry dans la perspective de ces premières années du xxe siècle, période d’expansion des sciences et de diffusion des connaissances. L’ouvrage souligne le rôle de la démocratisation du savoir en marche depuis le siècle précédent dans cette curiosité croissante du public pour les découvertes et inventions scientifiques. L’époque est à la vulgarisation, et les petites revues littéraires qui foisonnent à la charnière des deux siècles sont de plus en plus investies par ces matières exogènes, jusqu’à leur accorder des rubriques récurrentes qui prennent une place croissante dans leurs tables des matières. Des périodiques comme La Revue blanche et le Mercure de France aspirent ainsi à élargir leur lectorat voire à s’imposer comme des références incontournables dans ce domaine pour tout curieux d’actualité scientifique. Les nombreux comptes rendus qui pullulent ainsi dans leurs colonnes jouent alors le rôle de guides, signalant à l’attention des lecteurs les publications notables. Comme ses camarades, tels Charles Merki, Michel Arnauld ou Émile Fagus, Jarry va piocher dans les nombreux ouvrages reçus par la Revue blanche, sur laquelle se concentre surtout l’analyse de M. Gosztola, pour en dresser la chronique et donner au public un avant‑goût de leur contenu. Mais, au contraire de la plupart de ses camarades, l’instigateur de la pataphysique va profiter de cette occasion pour mettre en œuvre ses propres préoccupations en matière d’écriture.

 

Adopter une position ambivalente

 

Fidèle à l’élitisme qui caractérise l’ensemble de son œuvre, le chroniqueur se refuse en effet à toute entreprise de vulgarisation. Sa propension à instiller l’humour et la parodie dans tous ses écrits l’amène à prendre ses distances à l’égard des contenus érudits qu’il exploite dans ses comptes rendus et dans ses romans. Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences s’offre ainsi, à juste titre, des embardées du côté de la production littéraire de l’écrivain : les Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicienLa Dragonne ou encore L’Amour absolu sont alors évoqués pour mettre en exergue la façon dont Jarry détourne la matière scientifique au profit de sa fantaisie créatrice. M. Gosztola s’appuie alors sur les analyses de Paul Edwards pour démontrer que « l’imagination de Jarry reste celle d’un littéraire qui se sert des textes scientifiques […] comme matériaux, et non celle d’un chercheur » (cité p. 63). Il faut dire que la position de l’écrivain à l’égard du progrès se signale par son ambivalence : de même qu’il fait montre d’une certaine défiance envers la médecine ou l’existence des microbes, de même nulle foi aveugle dans la contribution de la science à l’amélioration de la vie humaine, nulle adhésion au positivisme dominant ne transparaît dans ses écrits. Les conceptions défendues par Alfred Jarry s’avèrent en réalité, aux yeux de M. Gosztola, bien plus ambiguës.

L’auteur de ce roman d’anticipation ou roman merveilleux scientifique — pour reprendre la désignation consacrée par Maurice Renard (3) — qu’est Le Surmâle s’évertue en effet pendant toute sa carrière à nier le cours du temps : Jarry se plaît à faire fusionner origine du monde et Apocalypse, affirmant sous l’égide de Fechner l’égalité des organismes extrêmement complexes et des créatures rudimentaires, refusant — en apparence du moins — l’idée d’une évolution dans sa propre création. La troisième partie du présent essai prend ainsi comme point de départ le titre choisi par Jarry pour rassembler ses écrits de jeunesse, Ontogénie. Si ce recueil espéré n’a en réalité jamais vu le jour, son fondement scientifique s’est affirmé à travers toute son œuvre jusqu’à faire d’Ontogénie, selon M. Gosztola, un titre « générique » qui pourrait « s’appliquer à n’importe quelle œuvre de son auteur, étant purement illustratif d’une démarche globale […] » (p. 131). Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences rappelle en effet que le terme renvoie à la théorie d’Ernest Haeckel selon laquelle le développement de l’embryon passe par tous les stades de l’évolution de l’humanité, stades correspondant à tous les organismes inférieurs qui se sont succédé pour faire enfin émerger l’espèce humaine. Dès lors pour Jarry, ses œuvres les plus tardives constituent à la fois une forme de récapitulation des premières ainsi que de celles qui l’ont précédé, et leur dépassement : l’auteur ne refuse donc pas totalement l’idée d’une évolution dans sa pratique scripturale, et c’est là selon M. Gosztola que réside toute l’ambivalence de sa conception du progrès — une ambivalence que l’on aurait cependant aimé voir plus nettement mise en lumière ici. Le principe fondamental qui prévaut chez Jarry demeure quoi qu’il en soit l’union des contraires, et cette étude de ses chroniques en assume à son tour les doubles postulations simultanées, en examinant toutes les conséquences : l’anachronisme et le cliché érigés en valeurs absolues ou encore l’équivalence des « Livres pairs » dont le Faustroll dresse la liste.

 

Cultiver l’obscurité

 

Cette conviction ancrée chez Jarry que l’auteur se construit à travers l’ensemble des œuvres qui l’ont précédé sera également aux fondements de sa pratique du compte rendu d’ouvrages scientifiques : il s’écarte en cela des caractéristiques conventionnelles du genre, dont on saura gré à M. Gosztola de proposer ici une véritable poétique. En effet, là où la plupart des chroniqueurs cherchent à rendre plus accessible le contenu ardu de ces textes, tout en déplorant que la brièveté intrinsèque du compte rendu ne leur permette pas d’en dire davantage — stratégie qui participe à la glorification de l’ouvrage concerné, ainsi que le souligne M. Gosztola —, l’instigateur de la pataphysique n’hésite pas à le complexifier encore. Ses textes critiques s’avèrent en effet résulter d’un montage de citations, le plus souvent non signalées comme telles, le chroniqueur se plaisant à omettre les guillemets et à ne marquer aucune différence de niveau entre l’ouvrage initial et ses propres commentaires, qui se montrent en réalité de plus en plus rares. Par ce procédé que M. Gosztola désigne sous l’appellation d’« intertextualité silencieuse », Jarry s’approprie l’œuvre d’autrui pour la transmuer en son œuvre personnelle et « resserrer le propos de l’auteur […] à un point tel que [ce discours] puisse tendre vers l’abstraction, loin de toute contextualisation » (p. 133). Car ce qui intéresse, somme toute, l’auteur de ces comptes rendus, c’est bien la beauté éclatante qui naît de l’étrangeté radicale du texte scientifique. M. Gosztola parvient en effet à définir de manière plus lumineuse que cela n’avait été fait jusqu’à aujourd’hui le rapport de Jarry à la science : celle‑ci constitue pour l’auteur, en définitive, une « somme féconde de questions insolubles » (p. 28), un « appel » destiné à « demeurer irrésolu, suspendu, et par conséquent infini » (p. 29).

Dès lors, les signes algébriques, en particulier, constituent un formidable tremplin à la suggestion poétique. Jarry partage cette fascination avec celui qu’il désigna dans son envoi d’Ubu enchaîné comme son « copataphysicien » (cité p. 43), Paul Valéry : M. Gosztola rassemble ici les différents indices du « dialogue souterrain » — selon le mot de Patrick Besnier (cité p. 40) — que Jarry entretint toute sa vie avec l’auteur de Monsieur Teste. Il fait ainsi clairement apparaître combien les deux écrivains privilégient la valeur esthétique et poétique du langage mathématique : celui‑ci gagne en effet, par son étrangeté même, « une fascinante existence picturale qui n’est pas soluble dans l’ensemble des signes linguistiques, n’en continuant pas moins de posséder un sens, celui‑ci fût‑il rétif à sa captation » (p. 32). De même, en composant à partir des ouvrages soumis à son examen un texte neuf, original, Jarry confère à son article une obscurité sémantique radicale, distinguée par M. Gosztola de l’obscurité stylistique qui caractérisait les critiques parues dans L’Art littéraire. Le goût pour cette « langue la plus abstraite mais la plus absolue des mathématiques » (cité p. 36), comme il la désigne dans une lettre à Charles Mardrus, révèle chez Jarry une confiance incoercible dans les potentialités suggestives du texte scientifique. Ses comptes rendus s’en font le témoin, puisque ici, d’après M. Gosztola, « le savoir ouvre sur l’obscurité, étant évoqué de telle façon que son accaparement par le lecteur ne puisse se faire » (p. 167). L’auteur transmue alors son compte rendu scientifique en œuvre singulièrement poétique, incitant à une inépuisable rêverie.

 

*

 

Avec Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences à l’aube du xxe siècle, Matthieu Gosztola nous livre ainsi un travail qui mêle épistémologie et poétique tout en se nourrissant de nombreux textes de l’auteur, de ses contemporains ou de penseurs plus récents. Cet essai éclaire tout un pan jusqu’ici largement occulté dans la création de Jarry, tout en démontrant de manière lumineuse comment l’auteur « joue au savant plus qu’il ne l’est réellement » (p. 172), ce que certains spécialistes avaient déjà avancé à titre d’hypothèse. Il satisfera de la sorte les curieux en tous genres en même temps qu’il comblera les attentes des spécialistes. On regrettera néanmoins l’absence d’index des noms, qui n’en facilite pas le maniement, ainsi que de notes bibliographiques précises : si une bibliographie presque exhaustive figure bien en fin d’ouvrage, le chercheur peinera à retrouver, au besoin, les références exactes des citations extraites par M. Gosztola. Il découvrira néanmoins dans ce nouvel ouvrage consacré à la production d’Alfred Jarry un outil fécond, qui pourrait également servir pour une analyse détaillée des discours dogmatiques insérés dans ses romans.

 

 

(1) Matthieu Gosztola, La Critique littéraire d’Alfred Jarry à La Revue blanche : édition critique et commentée, Thèse de Doctorat, Université du Maine, Le Mans/Laval, 2012.

(2) Une erreur de l’édition fait apparaître ce titre dans le corps du texte et l’occulte dans la table des matières.

(3) Maurice Renard, « Du roman merveilleux scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès », Le Spectateur, numéro 6, octobre 1909, repris dans M. Renard, Romans et contes fantastiques, éd. établie par Francis Lacassin et Jean Tulard, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1990, p. 1205‑1213.

 

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Compte rendu de Julien Schuh paru dans L’Étoile-Absinthe, numéro 134, Paris / Tusson, SAAJ / Du Lérot éditeur, 2015, p. 162-163 :

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Voir également le résumé que dresse Libr-critique de cet ouvrage 

ici & .

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