Antoine Émaz.

Compte rendu de Tristan Hordé paru dans Sitaudis le 22 août 2014 :

« Matthieu Gosztola, qui a publié en 2012, dans la même collection, une étude consacrée à Ariane Dreyfus, propose aujourd’hui une analyse très détaillée de la poésie et des livres de notes d’Antoine Émaz. À la suite, il présente une anthologie abondante, excellente introduction aux deux aspects de l’œuvre. Il n’avance rien sans citer des extraits des textes d’Émaz, mais aussi d’entretiens, et d’études consacrées au poète : la richesse des informations permet un approfondissement de l’approche, tout comme les rapprochements avec d’autres poètes, par exemple avec Zbigniew Herbert.

Matthieu Gosztola organise son étude à partir de ce qui apparaît comme un point central chez Antoine Émaz : le poème est toujours lié à la réalité, précisément il naît (et ne peut naître que) d’une émotion, de ce qui d’une manière ou d’une autre bouleverse le sujet. Le passage du vécu, de ce qui a touché, au poème est clairement décrit dans une note, inédite, tirée des carnets du poète :

« Images, sensations, sentiments, émotions ont fait pression sur la langue, l’ont déformée, reformée, l’ont bougée, malaxée, triturée, pour finir masse de mots sur la page. »

Il s’agit donc que ce qui est éprouvé à un moment donné, que ce qui est immédiat soit perçu comme tel par le lecteur, la difficulté de la restitution de l’émotion dans le poème liée au fait de la distance de l’un à l’autre. Mais si le retour sur soi est nécessaire, il est sûr que le lent travail sur la langue, qui transforme les notes prises sur le vif en poème, exclut le lyrisme ; dans la poésie d’Émaz, conclut Matthieu Gosztola, « Nulle rêverie. Juste ce qui se trouve devant ses yeux. » Précisons que les sentiments, les émotions ne sont pas suscités, ou pas seulement, par des faits remarquables, mais par le réel le plus ordinaire, le plus banal. On s’en convainc par le cahier de photographies faites par Émaz et insérées dans le livre : il a retenu des éléments de la vie quotidienne, une chaise, un fragment du jardin,  un clavier d’ordinateur, un marteau, etc., qui pour une partie d’entre eux peuvent justement avoir pour titre « objet-temps ».

Ainsi, il y a une totale absence de hiérarchie entre les divers éléments du réel, et c’est dire que le « poétique » n’est pas dans les choses, qu’il n’y a pas de thème privilégié propre à la poésie. Cela ne signifie pas que tout est indifférent et que le sujet s’efface, qu’Antoine Émaz nierait la dimension individuelle de l’écriture : il s’agit pour le poète, ce que souligne Matthieu Gosztola, de « trouver des mots pour dire […] l’unicité d’une vie :  la sienne » et, en se tenant au plus proche du réel, de restituer quelque chose de l’« universel de l’intime » puisqu’il n’est qu’une réalité, commune au poète et au lecteur. C’est pourquoi n’apparaissent pas dans la poésie d’Antoine Émaz de données biographiques : exprimer une expérience n’est pas écrire une confession. De là l’emploi du « on », pour traduire une communauté d’expérience, « on » à comprendre comme un « je » dépouillé de tout lyrisme, vidé, écrit Matthieu Gosztola, « de cette part de subjectivité qui l’enracine dans une parole une et indivisible : celle de l’auteur ».

Le sujet « Antoine Émaz » ne disparaît pas totalement, le lecteur le découvre dans les livres de  notes, nombreux, mais également dans certains thèmes de sa poésie, notamment celui du jardin où il vit, explique-t-il, des « moments de vertige calme et profond » : c’est un lieu de contemplation, en retrait des bruits du monde — de la violence, de la difficulté de vivre —, où il est possible de connaître, au moins provisoirement, un peu de sérénité. L’horreur n’est jamais loin, celle des attentats, des destructions aveugles, qui n’aide pas à réduire l’angoisse de vivre, « le vide de vivre » (Antoine Émaz), le sentiment qu’il est impossible de se réaliser entièrement. C’est cette angoisse qui donne une tonalité très sombre aux différents recueils, parce qu’il s’agit toujours de « dire ce qui est » et non de se mettre la tête dans le sable, parce que l’écriture doit être un exercice de lucidité et non un abandon. Donc une manière de résister, de toujours « se tenir debout », exigence morale souvent formulée par Antoine Émaz.

L’étude aborde d’autres points, qu’il s’agisse de l’emploi d’un vocabulaire réduit et de la volonté de redonner à des mots usés par l’usage leur charge sémantique, ou de l’écriture étudiée comme « consubstantiellement partage. Et rencontre. À jamais répétée. À jamais nouvelle », ou de la relation entre engagement dans le monde et poésie ; etc. Et les analyses sont toujours claires, nourries d’exemples. Une seule restriction : Matthieu Gosztola cite des textes que le lecteur aura des difficultés à retrouver ; un exemple : une référence renvoie à un texte de Bartolomé Ferrando (traduit par Odile Cassède est-il précisé), peut-être aurait-il fallu indiquer qu’il était extrait d’une revue, Gruppen (n° 6) ? Une liste des ouvrages cités aurait été bienvenue. »

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