Ariane Dreyfus.

Compte rendu d’Antoine Emaz paru dans Poezibao le 13 juillet 2012 :

« On connaît la collection Présence de la poésie, aux éditions des Vanneaux. Double présence, en fait, puisque le plus souvent, c’est un poète qui présente un autre poète : ainsi pour Huglo / Rousselot, Dhainaut / Malrieu, Albarracin / Peuchmaurd, Ughetto / Alyn… C’est encore le cas ici avec Matthieu Gosztola, lecteur d’Ariane Dreyfus. On remarquera, en s’en félicitant, que celle-ci est la première femme à entrer dans la collection. L’organisation du livre est classique : une longue étude occupe le premier tiers du volume, et une anthologie de textes les deux derniers tiers. On trouvera aussi un cahier photos très vivant, et une bibliographie complète qui intègre aussi les traductions et les articles critiques. L’étude de Matthieu Gosztola se veut résolument synthétique et d’un seul tenant, sans chapitres ou sous-parties, sans approche chronologique de l’œuvre. Celle-ci est visiblement saisie comme un tout, un univers en mouvement certes, mais réglé par une seule loi gravitationnelle : aimer. Ensuite, les approches peuvent varier : philosophique, thématique, psychologique, éthique…selon les moments et les déplacements du lecteur à l’intérieur d’une œuvre qu’il connaît bien et qu’il aime, jusque dans ses marges. Les entretiens donnés par Ariane Dreyfus à Tristan Hordé, Serge Martin, Valérie Rouzeau et Jean-Pascal Dubost sont souvent mis à contribution, avec justesse. En quelque sorte, il s’agit, sur tel ou tel point, de laisser le dernier mot à l’auteure sur son propre travail. Cette modestie honore le critique. En plaçant l’amour comme moteur, soleil de cette œuvre, Gosztola a raison. Même s’il y a sans doute un sourire, ce n’est pas pour rien que le premier livre d’Ariane Dreyfus s’intitule L’Amour, 1 aux éditions De, en 1993. Il est significatif aussi que le contact avec l’œuvre de James Sacré soit décisif. Pourtant, à aucun moment me semble-t-il, Gosztola n’emploie le terme de lyrisme, pourquoi attendu. On comprend bien que dans les limites d’une présentation, il soit impossible d’ouvrir toutes les portes, mais on aurait aimé voir clarifié ce point : en quoi l’écriture d’Ariane Dreyfus ne peut-elle être strictement qualifiée de lyrique alors que l’auteure utilise le « je », et que le sentiment amoureux est central ? Comment, formellement, si Ariane Dreyfus se place volontiers dans une postérité éluardienne, son écriture n’a-t-elle rien à voir avec lyrisme amoureux romantique ou surréaliste ? Ceci posé, la lecture de Gosztola est pleine d’intuitions justes sur le visage, l’enfance et la présence, le rapport amoureux, le corps, le oui… On sent une vraie empathie entre le lecteur et l’œuvre : l’étude est fouillée (les pages croisant la pensée de Lévinas et la poésie d’Ariane Dreyfus sont très belles, par exemple), mais elle ne vire jamais au travail universitaire qui se voudrait définitif, fermé. Gosztola pose seulement, de façon claire, des jalons de lecture : ainsi, «  La poésie d’Ariane Dreyfus s’appuie sur la tristesse pour être non pas une poésie de bonheur mais, et c’est bien plus, une poésie heureuse. » (p. 20) Difficile de dire en moins de mots, et sans emphase, ce qui est effectivement au cœur de cette poésie. L’anthologie nous permet de voyager dans l’œuvre et ses parages, à travers quelques « regards portés ». On comprend que Gosztola ait renoncé à une approche chronologique de l’œuvre : à travers la variation des « gestes d’écriture » s’impose une cohérence profonde de l’ensemble des livres. Elle tient à une personne, à sa relation à l’autre, aux autres, au monde et à la langue. »

*

Compte rendu de Gwen Garnier-Duguy paru dans Recours au Poème :

« Matthieu Gosztola vient de consacrer une étude à l’œuvre d’Ariane Dreyfus dans la superbe collection Présence de la poésie lancée par les éditions des Vanneaux. Cette collection, s’inspirant de la collection Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, fait connaître des poètes vivants, en demandant à un spécialiste de présenter l’œuvre avec un choix conséquent de poèmes. Le tout assorti d’un cahier photos central. Après Marc Alyn présenté par André Ughetto, Max Alhau présenté par Pierre Dhainaut, Pierre Peuchmaurd par Laurent Albarracin pour ne citer que les derniers parus, cette collection exceptionnelle continue de s’agrandir, permettant à l’amateur et au passionné d’y voir clair dans l’aventure poétique de notre temps. C’est à un tour de poésie autour d’Ariane Dreyfus que nous convie Matthieu Gosztola. Une présentation d’une centaine de pages nous prend la main pour entrer dans la poétique de Dreyfus, analyses et citations à l’appui. Gosztola nous fait pénétrer dans la technique de Dreyfus, nous parlant des conséquences de l’enjambement, et donne ainsi à entendre un travail profond sur le rythme du poème, le rythme sémantique du poème. Des citations d’Ariane Dreyfus nous entrainent également à comprendre la dimension dans laquelle elle situe en elle le poème : « Je sens en effet que quand j’écris « je suis bien là », alors que dans la vie réelle on n’offre que des bouts de soi, selon les situations, les interlocuteurs… Un poème peut tout prendre en compte de moi, même si bien sur il ne s’agit pas de tout dire à chaque fois (une œuvre ne trouve sa cohérence que par les incomplétudes). » Avouant ainsi son rapport au réel par l’être vivant du poème, elle poursuit : « Enfin, chaque poème me permet de naître, de me remettre inlassablement au monde. Ce qui m’arrivera – je le vis à chaque fois comme un récit – c’est d’en ressortir vivante. J’y choisis mon mode d’apparition, j’y reconstruis ma personne. » La poésie, ce n’est pas pour rire. Et les poèmes d’Ariane Dreyfus, nous dit Gosztola, sont de dénonciation et de combat, gardant une distanciation face à la violence et face à la tristesse. La tristesse contenue dans les poèmes de Dreyfus est le point de départ vers un mouvement de joie passant par le poème. « Toute création est un jeu, c’est-à-dire mise à distance du réel pour ne pas constamment le subir, dans une minutie qui peut sembler folle à qui n’y entre pas. » On rejoint l’affirmation de René Char : « On ne s’adonne pas à la poésie. On abandonne tout pour elle. » Cela concerne naturellement le poète, mais évidemment le lecteur. Une autre citation du poète ? « J’essaye toujours que les premiers mots d’un poème provoquent le même effet de réaction tonique, de vertige plein d’espoir que produit sur le spectateur quelqu’un qui commence à danser, c’est-à-dire quelqu’un qui entreprend de vérifier ses forces de vie. Et de même qu’une danse n’est pas une succession de poses, le poème n’a de sens que par le souffle moral qu’il nous donne, et non pas une accumulation de belles trouvailles. Le tout ensuite étant de ne pas perdre l’intensité de cet éblouissement premier que j’appelle espoir, de vraiment s’en nourrir : ne pas noyer les contours dans un flux indistinct, mais faire aussi en sorte que chaque élément en appelle un autre. » Tristesse comme point de départ, souffle moral, bonheur, joie, amour, présence de l’être vivant qu’est le poème, voilà ce que nous fait découvrir Gosztola en nous parlant d’Ariane Dreyfus. La vie regardée dans les yeux, le noir intérieur appelé pour y marcher et y débusquer la splendeur de l’être, la vie contemplée avec les yeux du philosophe capable de la mettre à nue et de la sublimer non pas par des systèmes caducs, mais par des poèmes compagnons de route pour qui veut vivre plus. »

*

Compte rendu de Tristan Hordé paru dans Sitaudis :

« La collection « Présence de la poésie » veut combler un vide dans le domaine des monographies concernant les poètes contemporains, et le volume consacré à Ariane Dreyfus est un exemple convaincant de la manière dont on peut introduire à une œuvre. Matthieu Gosztola développe quelques thèmes présents depuis les premiers textes, propose une abondante anthologie de presque 200 pages, dans laquelle s’insère un cahier de photographies préparé par Ariane Dreyfus, réunit des études à propos de quelques recueils (y compris deux lettres de Stéphane Bouquet adressées à l’auteure), établit une bibliographie précise comprenant aussi les articles critiques (manquent seulement quelques dates de publication). Le choix de poèmes, parcours dans la douzaine de livres publiés, ne peut qu’inciter à lire ou relire l’ensemble. Comme il a pu lire le manuscrit de La lampe allumée si souvent dans l’ombre, paru chez Corti en janvier 2013, Matthieu Gosztola suit au plus près les entretiens et les analyses d’Ariane Dreyfus et il nourrit sa réflexion d’extraits, au point souvent de passer sans heurt de sa prose à la citation, qui est toujours plus un point de départ qu’une illustration. Il insiste d’entrée sur ce qui donne à l’ensemble des livres son unité, le fait que « l’écriture [permet] d’être soi-même, sans aucun obstacle ». Les poèmes ne sont donc pas exhibition de la joie ressentie lors de spectacles ou à l’écoute d’œuvres musicales aimées, pas plus que des souffrances vécues — violences faites à autrui (la pendaison d’une jeune iranienne) ou blessures difficilement refermées de l’enfance : « Écrire de la poésie, c’est garder les yeux grands ouverts, dans le noir, mais sans terreur, et cette non terreur, ce calme, équivalent à une lueur », écrit Matthieu Gosztola. C’est dire le refus d’Ariane Dreyfus d’être passive devant le réel : il y a toujours volonté de construire et d’atteindre un accord avec soi-même, de vivre son unicité. C’est à cette condition qu’elle peut regarder le monde, les choses qui « demandent notre regard, et notre regard, c’est notre corps entier qui le porte. » Ce corps, il s’accomplit quand il rejoint l’Autre ; c’est pourquoi la danse — les corps ensemble —, le cinéma — les visages proches, comme « offerts » — sont indispensables pour vivre ; c’est pourquoi la liaison d’amour « nous libère de l’emprise que nous avons douloureusement sur nous-mêmes, emprise qui fait que nous sommes tenus en éveil dans la crainte de voir les choses nous échapper. » Matthieu Gosztola analyse dans le détail ce qu’est l’amour, qui implique l’écoute et vivifie le sens du mot « ensemble », celui de « plaisir », « étreinte », « caresse », « désir ». Le recours à Sartre et à ses développement sur la séduction dans L’Être et le néant ne me semblent pas, ici, ajouter à l’approche précise faite à partir des poèmes ; on suivra sans cette béquille les pages de Matthieu Gosztola consacrées à la place de l’homme dans la relation d’amour ou au statut particulier, et essentiel, du visage qui est « le point le plus pur de jonction entre soi et l’autre […], parce que, par le biais du visage, par le visage pourrait-on dire, qui est signification, l’autre est envisagé par-delà la perception, dans la vérité du ressenti qui est la seule vérité qui soit. » Le poème d’Ariane Dreyfus, lieu de rencontre, accueille tout visage, donc tout lecteur ; il est aussi lieu de citation et contient les poèmes des autres — cette ouverture explique l’activité de lecture, prolongement de l’écriture. Il se veut lieu de passage, cherchant toujours à « retranscrire quelque chose de l’humain ». C’est pourquoi la poésie d’Ariane Dreyfus s’élabore à partir de la langue commune, pourquoi s’y exprime sans détour le plaisir du conte, de la comptine, des livres de l’enfance, pourquoi l’enfance y est largement présente : « elle renvoie à la vie, au mouvement sans fin », elle est le « lieu d’expression de la simplicité, d’un accord profond entre le geste et le visible ». La mise au jour des thèmes de la poésie d’Ariane Dreyfus et leur classement se construit en privilégiant toujours les textes, et il faut saluer cette attention critique de Matthieu Gosztola. Il établit des relations avec la poésie d’Isabelle Pinçon ou de Stéphane Bouquet, il cite Barthes ou Levinas pour mieux faire comprendre la complexité des textes, il rappelle le rôle qu’a joué James Sacré dans le mouvement vers l’écriture, et de plus l’essentiel de l’étude repose sur une sympathie avec l’œuvre, ce qui apparaît à plusieurs endroits dans la rédaction. On lit en effet souvent une prose qui, sans oublier son objet, appartient plus au poète qu’est Matthieu Gosztola qu’au critique littéraire classique. »

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