Le génocide face à l’image.

Selon Louis Dubost, professeur de philosophie et poète qui fonda et dirigea les éditions Le dé bleu, « l’auteur expose avec une grande clarté (résultant d’un travail considérable de recherches d’informations, d’enquêtes minutieuses, d’analyses pertinentes) les tenants et aboutissants du génocide » (Décharge, n° 148, p. 96).

***

Compte rendu de Jean-François Vincent sous le titre « L’image ou la dialectique du Voir et du Dire : l’exemple du Rwanda » paru dans Reflets du Temps le 29 Juillet 2012 :

« C’est à une véritable phénoménologie de la perception de l’image que nous invite Matthieu Gosztola. Celui-ci distingue deux types d’images, l’image visuelle (photographie, film, etc…) et l’image mentale, la représentation d’une chose à partir de ce que l’on en dit. L’indice de réalité de l’une comme de l’autre est moyen. La première, celle qui ressort de la vision oculaire, fait certes signe vers quelque chose qui existe vraiment, « la réalité n’est jamais effaçable au sein de l’image » ; mais ce quelque chose est plat, « figé » : il ne suffit pas à produire du sens, et ce d’autant plus qu’il peut être « retouché » par le photographe ou le cinéaste. La seconde, l’image qui se forme à partir du dire, l’image mentale, elle, est « nécessairement teintée de subjectivité » ; mais la parole qui provoque cette image permet une « écoute approfondie » : elle seule, si elle est reçue, parvient à faire voir en esprit, donc à faire comprendre véritablement. Alors advient ce que M. Gosztola nomme l’« empathie », mot magnifique que l’allemand rend encore mieux : Einfühlung, ce que l’on ressent (fühlen) « ein », de l’intérieur. Ainsi la parole transmute le Dire en Vision par les yeux du cœur et peut, par là même, exprimer le plus intime, voire l’indicible. Les massacres perpétrés au Rwanda illustrent la nécessité de cette transmutation. Les images visuelles, non commentées, se moulent  facilement dans le langage et la rhétorique des bourreaux : cette guerre serait une guerre ethnique, où un « genos », une « race » chercherait à en éliminer une autre. M. Gosztola juge d’ailleurs le terme « génocide » impropre et hésite à le reprendre à son compte, car il suppose deux entités distinctes et antagonistes ; mais il s’y résigne par commodité. En réalité, la « tutsitude », comme l’« hututude » sont des catégories entièrement construites, d’abord par le colonisateur belge, puis par les gouvernements rwandais. Le Tutsi apparaît comme « l’Autre jouissant de tous les privilèges, tant physiques que sociaux, et mettant en péril le Hutu par sa prétendue suprématie ». Classique raisonnement néo-darwinien : c’est eux ou nous, lutte à mort pour la vie. L’image visuelle, telle que transmise par la photo ou le cinéma, de par sa mutité, conforte l’idéologie racialiste des génocidaires : les victimes sont réifiées, réduites à de simples « étants ». M. Gosztola explique cette notion : « l’étant, tel que je le pose ici est un être qui n’a aucune conscience de son être ». L’image s’en trouve, de fait, éminemment détournable par qui veut bien la détourner. Le remède est alors la parole, la parole du témoin, qui, par son dire, suscite l’image mentale, seule apte à communiquer l’incommunicable. Véritable « porte-parole », le témoin est « seul à même de permettre à l’horreur d’être dite (…) car entendre l’horreur signifie progressivement l’intégrer, ne plus l’éviter ». Grâce au dit du rescapé, celui qui écoute visualise l’irreprésentable, s’emplit d’une expérience par essence intransmissible, et peut ainsi enfin comprendre. De l’image plate, signifiant insignifiant, objet de toutes les manipulations, on passe à l’image en esprit, seule vivante, et qui met du lien entre celui qui parle et celui qui entend. Le lien, pour M. Gosztola, est cela même qui définit l’être humain : « nous ne sommes nous-mêmes qu’en liens profonds et – le “et” a ici toute son importance – exprimés avec le monde ». Pour en revenir au vocabulaire platonicien d’où est judicieusement parti M. Gosztola, on pourrait définir ainsi le statut ontologique de l’image (visuelle ou mentale) : elle n’est ni l’Être, « o on », « aletheia », vérité absolue et indépassable, ni un non être radical, « ouk on », ce qui n’est pas, ce qui n’existe pas et n’a jamais existé. L’image, comme le dit M. Gosztola, est plutôt une « non vérité », ce que Platon appellerait un « mé on », un intermédiaire entre le vrai et le faux, entre l’être et le néant, un je ne sais quoi ou un presque rien, pour parler comme Jankélévitch. Mais un presque rien, qui, si il est dit, met en relation, donc rend plus humain. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s