Michel Valprémy.

Compte rendu de François Huglo paru dans Sitaudis le 17 août 2018 :

Il faut saluer la prouesse accomplie par Matthieu Gosztola en son texte de présentation « d’un seul tenant, parce que, pour Michel Valprémy, vie et œuvre sont Un ». En témoignent les quatre volumes du journal, tenu secret de son vivant, dont les nombreux extraits forment mosaïque avec ceux d’ouvrages et plaquettes dont la liste figure en liminaire, ceux d’auteurs convoqués par Matthieu Gosztola pour des rapprochements et parallèles qui complètent ses développements et contribuent à l’originalité, à la sensibilité particulière et contagieuse de sa lecture. Les éléments de biographie participent eux aussi à cette mosaïque dont les pièces peuvent être rassemblées bord à bord (« raccord », toujours) ou considérées isolément, chacune grain de lumière et petit trésor. Dès la première ligne, la juxtaposition de deux phrases, « Je suis privilégié de savoir ce que je vis » (Journal, 1) et « J’ai trié mes trésors » (Petits crapauds du temps qui passe) nous plonge au cœur de cette œuvre-vie marquée dès le départ, confiait Valprémy, par « le sentiment d’un vécu bancal, atrophié s’il n’était pas écrit ». Au cœur de ce temps qui a pris en gelée par et dans l’écriture, de cette lumière comestible, tactile, « portail bleu » du jardin terrestre, qui entre « grain par grain » en celui qui la hume, la fouille « du groin », la mâche, la suce. Après « quelques photos », le « choix de textes » (d’Emblèmes évidés, 1984, à Musc, arbalète, posthume, 2013) est complété par des reproductions de dessins et de pages calligraphiées qui donnent à l’ensemble un brin de ressemblance avec Compost dont la présentation, ici même, par Jean-Pierre Bobillot, peut, elle aussi, être considérée comme l’une des meilleures introductions possibles à la lecture de Michel Valprémy.

Le jardin terrestre est un corps, le corps est un jardin, dont la peau est lisible par la peau. Nous-mêmes sommes jardins de merveilles, mais nous l’oublions. « Merveilles, nous aussi végétaux », écrit Matthieu Gosztola qui cite quatre recueils : « C’est plein d’iris dans la tête, d’avoines folles » (L’œil du guetteur). « Dans le cœur, un essaim de chardons, de houx » (Mailles, mémoire). « Mon père est fourche, ma mère bouquet. J’ai des frères dans les haies » (Petits crapauds du temps qui passe). « Lilas-maman » (L’œil du guetteur). Et « merveilles, nous aussi animaux ». Exemple : « je suis l’abeille et l’asticot » (Le dit d’A-M.B.). Mais pour que la terre fasse les merveilles, « il lui faut la lumière », beau « soleil élastique » ou ampoules en guirlande, à la fois intime et directrice. « Elle m’habitait, m’enveloppait. Il n’y avait pas de meilleur guide. Elle me conduisait là où je devais aller » (L’appartement moutarde). Valprémy aime tout le vivant : ses bourgeons, ses résidus pour coprophages. « Que faire de réel dans la lumière ? », demande Gosztola. « Danser », répond-il. Pour « se décider de soi », précise Valprémy (Journal, 1). Pour « marier sans mourir la chair à la vie » (ibid.). Par « juste un bond d’Iroquois (Lilas-zone). En 1955, il avait appris la danse classique avec Pierre Chatel, jeune danseur de l’Opéra de Paris, paralysé par la sclérose en plaques, et de 1972 à 1984 fait partie du corps de ballet du Grand Théâtre de Bordeaux avant d’enseigner la danse classique. « Cette passion pour la danse était demi-sœur de son goût, profond, pour la musique ». Parente aussi du goût pour la course. « Cours, la vie vient » (Cédille au çiel). « Je cours, je me sens royalement libre, fou et heureux » (Journal, 1). Courir, se hâter de cueillir car « l’espoir n’est qu’un banquet de mouches » (Cédille au çiel). « Tout est perdu déjà » (Travaux obscurs). Capter les « minutes heureuses », éternelles « par la grâce de l’écriture ». Rechercher « dans le passé un instant de joie parfaite » (L’appartement moutarde). Un présent « éphémère » ? (…) « Mais non, éternel plutôt ». Car « Toujours est déjà là » (Gri-gri des cendres).

La nécessité d’un « aller de l’ombre à la lumière » fut éprouvée dès l’enfance. Souffrant d’obésité en 1958 il vivait, raconte sa mère, « tout habillé de noir, dans une chambre aux volets fermés et sale comme un peigne ». Il écrira : « J’avais ardemment désiré de vivre en pleine lumière. J’y étais parvenu, je le croyais, de haute lutte. J’étais passé progressivement de la condition maudite des taupes à celle, légendaire, du tournesol » (L’appartement moutarde). Le 25 juillet 1971, Valprémy « voit, ressent son père qui se noie sur la plage d’Hossegor, il est à ses côtés ». Deuil inaugural : « J’ai toujours cru que la mort de mon père m’était destinée ; une sorte de révélation. Je le crois encore » (Journal, 1). Matthieu Gosztola rapproche l’aboutissement de Pablo, les baigneurs ((« Il allait mourir sans se débattre (…) à plaisir, comme après le plaisir (…), léger, friable, inexistant »)) de la fin de Martin Eden de Jack London (« Et à l’instant où il le sut, il cessa de le savoir »). Plus loin, un passage du même roman de Valprémy « fait référence » à Duras (dans Écrire) sans la citer : « avoir entendu, une fois, ce bruit de flambée de bois vert de la mort d’une mouche ordinaire ».

Loin de tout rêve de gloire, l’aller vers la lumière est besoin de « (se) reconstituer un corps », de « le rendre non pas opaque, mais simplement ordinaire » (entretien, 1988). Le journal ajoute : « Jamais je n’ai rêvé d’être grand poète, grand danseur, grand quoi que ce fût. À quinze ans, j’avais un autre souci : être dans un corps normal. Passer inaperçu » (Journal 3, 1985-1994). Valprémy s’est donné Gide pour maître, lu « in extenso avec avidité et méthode », et gardait toujours son journal « à portée de la main ». Gide qui écrivait : « saisis de chaque instant la nouveauté irressemblable et ne prépare pas les joies, ou sache qu’en son lieu préparé te surprendra une joie autre ». Valéry, autre maître choisi, décrit « la vue de l’or dans l’eau ». Cette eau, note Gosztola, est « ici aussi le temps ». Un temps qu’il faut prendre « avec humour (attitude que ne cesse d’avoir Valprémy) ». Nous plongeant « tout à la fois dans l’éternité et dans la temporalité », l’ « œil du guetteur » palpe la palpitation des choses. Son chant « palpe la peau de l’air » (Un cri dans le couloir). Valprémy renoue « au présent » avec l’enfance. « J’habite les cabanes que j’inventais quand je les habitais » (Nuit bleu nuit). Matthieu Gosztola cite un texte paru en 2004, dans Diérèse n°28 : « Chacun porte son Afrique s’il est resté l’enfant. / L’espace géographique est toujours celui du désir. La bête est celle du désir. / Le bestiaire est nombreux. / Le désir est nombreux ». Il compare, avec finesse, le « regard d’amour » de Valprémy à « un pinceau utilisé pour les chantiers de fouille faisant apparaître la richesse de la personne réellement, patiemment appréhendée ». Le même, à quelques années d’intervalle, écrit : « Je n’existe vraiment que dans la solitude » (Journal, 1) et « Je persiste à croire que ce que j’entrevois, ce que j’ai entrevu, qui doit être dit, sera partagé un jour ou l’autre (…) par un lecteur attentif, fatalement épris des mots » (Journal, 3). Les « minutes heureuses » dont parlait Gosztola font référence à la fois au recueil de Jarry Les Minutes de sable mémorial, que Valprémy a « passionnément aimé », et au vers de Baudelaire « Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses » (Le Balcon). Sans citer le poème, Gosztola explicite ce verbe « évoquer » quand il écrit : « Les mots, parce qu’ils font corps avec la chose, peuvent la susciter. C’est cela leur magie ». Comme Rabelais, Valprémy fait appel « à toutes les saveurs de la langue », agit pour que jamais elle « ne choie de la vie », tient « commerce frais des langues à l’étal » (Kiosque à paroles). Il faut « pétrir la langue — l’âme y est, sa cuisine » (Le dit d’A-M.B.). Un seul impératif (à la fois « à table ! » et « à vos fourneaux ! ») : « Écris le plein et le délié, la patte de mouche, écris morse, braille, patois, sabir (…) Écris au scalpel, à l’emporte-pièce (…) Écris le mirage, la surprise, le biais des songes et la rancœur croupie » (Lilas-zone). Lire Valprémy relance le jeu, la soufflerie : « jouer, c’est souffler, beaucoup souffler » (La salpêtreuse). « Souffler c’est rejouer, c’est recommencer de commencer » (Musc, arbalète). Lire, écrire : se prendre au jeu. Rendre souffle à l’oiseau devenu charogne pour, avec lui, prendre son envol.

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Éditions des Vanneaux, collection Présence de la poésie, mai 2018

398 pages

19 €

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