Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin.

Extrait de l’article « Matthieu Gosztola, rendre voix » de Laureline Amanieux paru sur son blog le 29 septembre 2010 :

« Lorsqu’on découvre un à un ses recueils dans leur ordre chronologique, on réalise combien sa poésie s’ouvre sans cesse plus avant au monde, en partant des flux plus intimes que développent « sur la musicalité du vide », puis en se dépouillant de soi dans le « recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin », jusqu’au recueil « Débris de tuer » entièrement voué au génocide rwandais et aux voix mutilées des victimes. De « Débris de tuer » paru en 2010, je ne parlerai pas ici car il sera le sujet de notre rencontre filmée. Je rends pour l’instant hommage à son dialogue poétique des caresses de Camille Claudel et Auguste Rodin. Rendre la passion et pour cela le poète a choisi une contre-point tonal, il a fait taire le tumulte, il a dénudé l’Histoire privilégiant l’ellipse, découturant tout récit, n’en gardant que les fragments fervents : la rencontre, les mains échangées et les souffles silencieux, le tournoiement des corps, le tournoi des créateurs, la mort, cette fin de leur amour, comme une mort première pour Camille puis la mort réelle de Rodin et de sa raison. Et ce faisant, il dit le tragique de tout amour tendu vers sa fin. Rendre l’érotisme, et pour cela le poète a voilé l’étreinte : reste épurée la caresse des mots, texturée comme la peau, une sensualité lyrique qui exclut tout débordement rhétorique. Car Rodin et Claudel avait ce génie : on ne pouvait regarder leurs sculptures sans sentir le marbre glissant sous ses paumes, sans même les avoir touchées. En lisant ces poèmes, on est pris du même vertige, toucher les mots que l’auteur a pris soin d’imprimer sur un papier granelé. Aussi sa graphie creuse-t-elle la page blanche par son volume, sa taille de caractère, son pinceau noir d’encre ou effilé. Gosztola évite l’écueil de traduire en poèmes ce qu’un nu triomphant de Rodin, ou les drapés tragiques de Claudel inspirent : nulle juxtaposition d’une statue et d’un texte dans ce recueil. Ce que trace le poète, ce sont les frémissements, les éclairs du vivant, les failles humaines, un sursaut nostalgique dans le geste intime qui se fige, « le mercure sous la main ».Et Matthieu Gosztola réussit par la concrétion de ses images, resserrées comme des haïkus, à restituer les accentuations si nuancées des corps unis, se délivrant de toute pesanteur. Il sort la langue de sa linéarité pour lui donner de la courbure, fait osciller le verbe en un mouvement musical pour simultanément l’ouvrir et en extraire la fulgurance de flashs : « Un fruit tombé s’ouvre. / Avec les dents / Tu éteins l’énigme ». Matthieu Gosztola trace un équilibre nouveau dans la Poésie contemporaine entre crypter la langue pour dire le mystère d’exister et une limpidité du sens qui jaillit en aphorismes lumineux. C’est alors une quête quasi mystique alors de la coexistence des contraires : extension de soi et de tout ce qui entoure les amants. « Te prendre la main / Apportait une terrasse / Aux lieux / Où nous étions » Matthieu Gosztola fait de son expérience intime un terreau et non un territoire barricadé dans l’égo. Il se tient à l’intersection des mains jointes, fondant en une même valse (celle de Claudel reproduite en dessin) la voix de Camille et d’Auguste, les rendant d’abord indiscernables : « (Nous dormons / Toutes caresses ouvertes) » Puis il sépare progressivement leurs voix par de soudain guillemets, avant de révéler davantage la présence meurtrie de Camille, de l’union à son isolement, à son internement qu’une photographie suggère (la grille) et qui laisse les mains vides : « Mes mains deviendront un pays / Que je ne pourrai plus arpenter ». L’un des grands actes poétiques de Matthieu Gosztola est là : de se pencher toujours vers les voix les plus isolées, les voix enfermées ou tues et de leur rendre le dernier mot, sans verser dans le pathétique. Ses vers, à l’image d’une photographie présente dans le recueil, sont la feuille offerte aux souffles du vent, suspendue, dont le mouvement annonce déjà l’affaissement, la décomposition aussi, et pourtant c’est bien la force de cette suspension qui demeure : celle de la caresse avant de se déposer sur la peau, le prémisse d’une communion. Alors il nous reste à nous-aussi sous les mains le velouté d’une valse, et la beauté d’un geste dense, transmué. »

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