Rencontre avec Lucian Freud.

Compte rendu d’Antoine Emaz paru dans Poezibao le 5 septembre 2013 :

« Deux livres d’aspects très différents : on connaît la belle petite collection « La Porte » dirigée par Yves Perrine, une plaquette d’une vingtaine de pages au format 14,5 x 10. Au contraire, le livre aux éditions des Vanneaux en impose d’abord par sa masse : 200 pages au format 24 x 16,5. Mais les deux titres se font nettement écho : deux « rencontres » avec des peintres, Balthus, Lucian Freud. Ces titres pourraient égarer le lecteur s’il songe au volume Rencontres avec Bram van Velde, de C. Juliet. Il ne s’agit pas du tout d’un entretien avec le peintre ou d’une visite de son atelier. Dans les deux livres, Balthus et Freud sont bien présents mais le poète s’émancipe de leur tutelle : sa poésie n’est pas du tout descriptive et aucun tableau n’est précisément nommé ou évoqué. Dans Rencontre avec Balthus, la construction est simple, en deux parties égales. Dans la première, le poète est au chevet d’une femme aimée (mère ?) à l’hôpital. Il y a beaucoup de tendresse et de douceur dans les gestes, dans l’attention du regard. La personne malade semble inconsciente : « Copeaux de lumière / Sur  le lit // Je les prends un à un / Avec ma pensée / Et referme doucement / La porte derrière moi / Après avoir déplié et posé / Ton si grand pull sur toi / Celui que tu aimais tant / Mais auquel tu ne fais / Plus jamais attention ». Le retournement s’opère au milieu du livre : « Tu as un désir je n’en reviens pas / Et je suis fou de joie // Tu me demandes / De ramener tes livres sur Balthus […] que tu as un peu connu ». A partir de ce moment, la seconde partie du livre devient une sorte de méditation sur la peinture, sans jamais devenir une analyse de critique d’art. Il s’agirait plutôt d’un forme de sagesse, via la peinture : « Peindre pour / Faire tomber la vie dans la vie ». Ce livre est émouvant dans sa simplicité et son silence. Rencontre avec Lucian Freud est un tout autre projet, plus ambitieux et plus surprenant dans sa forme, puisqu’il mêle poésie, théâtre, peinture, principalement, et la musique est aussi présente à plusieurs reprises. Vers un livre total, si on veut. Le sous-titre, « poème en un acte » indique le versant théâtral, et la didascalie initiale donne le décor, minimal : « Lucian Freud est assis sur une chaise en osier. C’est le crépuscule de son existence. Il est seul sur la scène. Des bouteilles d’alcool, vides pour la plupart, sont posées autour de lui […] Au bout d’un long moment, s’avance vers lui un homme en costume orange étriqué entièrement ceint de lumière pâle. C’est une apparition. L’apparition s’arrête devant Lucian Freud et l’interroge. » (p. 9) Le texte, le poème, est donc conçu comme un dialogue qui rappelle un peu la forme du dialogue avec confident dans le théâtre classique.  Car l’apparition joue un rôle minimal : elle ne pose que cinq brèves  questions au peintre, en tout et pour tout : pages 10-14-22-31-122. Le corps du texte  revient donc à un très long monologue de Lucian Freud. Mais je ne sais pas si l’on peut dire qu’il parle de sa peinture : aucune référence à telle ou telle toile, à tel ou tel modèle, à une question particulière de technique, aucune anecdote sur sa vie privée, aucun souvenir… Ce qui est en jeu, c’est davantage la peinture et plus précisément le rapport au corps nu et au visage. La peinture est aussi présente dans le livre par des reproductions de dessins, une bonne centaine. Mais on retrouve ici l’autonomie de Gosztola par rapport à son sujet puisque ce ne sont pas des reproductions d’œuvres de Lucian Freud mais des dessins du poète, qui ne sont pas figuratifs. Leur esthétique ferait plutôt penser à Pollock, Twombly, Klee… Ce qui le rapprocherait sans doute de Lucian Freud, c’est une certaine tension nerveuse du geste, mais l’aspect labyrinthique  et aéré n’a rien à voir avec la surcharge sombre des eaux-fortes de Freud. Je ne connaissais pas ce versant du travail de M. Gosztola ; c’est une découverte intéressante. Tout au long du livre, la forme poétique est unifiée : des séries de distiques en vers libres courts avec souvent un vers isolé en fin de séquence. On pourrait parler d’une sorte de lyrisme réflexif car s’il y a bien élan de langue et utilisation de figures comme l’anaphore pour relancer le poème de séquence en séquence (« les corps nus… », « le visage… »), il y a tout autant enjeu de pensée, vocabulaire abstrait et emploi des structures logiques pour la syntaxe. Mais il est vrai que cette « logique » tourne autant rationnellement que poétiquement. Il me faut citer un peu longuement une page pour faire saisir ce mouvement particulier qui anime le livre : « les visages / quand le corps est nu // se tenant sur le versant le plus farouche / de la nudité de l’être // n’ont aucun lien avec le poétique / jamais // il s’agit pour eux / d’être dans la poésie // c’est-à-dire dans la vérité / du vivant // loin des atours du langage / il s’agit d’être dans la pensée // la pensée n’est pas du langage / c’est un seau de peinture blanche // que l’on renverse d’un coup / très froide // sur le visage/et qui ne s’en va pas // il s’agit / par conséquent // pour le visage / quand le corps est nu // d’être avec le regard / dans une forme de dureté // un implacable // il s’agit de se heurter / à ce qui fait mal // chaque regard doit toucher le cœur / mais non pas l’effleurer // le frôler / s’y enfoncer comme une écharde // une écharde de douceur / et de lumière // voilà pourquoi / chaque regard claque // comme une voile / en plein vent // nous gardons le bruit du vent / dans les entrailles // longtemps » (p. 149). On pourrait dire que Matthieu Gosztola écrit ici un hymne à la peinture, mais au-delà c’est d’un hymne à la vie et à la poésie dont il s’agit : « pouvoir//exprimer cette vie/qui nous excède de toutes parts » (p. 144). D’où la longue et surprenante fin du livre avec une énumération de onze pages d’animaux les plus divers auxquels « Lucian Freud » se « colle ». Une arche de Noé,  la vie qui appareille ? Ce livre n’est pas seulement original, il est audacieux. »

Compte rendu de Bérénice Biéli paru dans Sitaudis.fr le 16 septembre 2013 :

« Rencontre avec Lucian Freud est un long poème dont les vers ciselés croisent des dessins à l’encre qui font penser à des éclats de lignes et de tâches. L’auteur emprunte à l’ontologie son vocabulaire en le défaisant de son aspect conceptuel ; ainsi, on retrouve dans ce livre de nombreuses occurrences de l’être, du verbe être, et des êtres. Étrange emprunt au discours philosophique qui a pris en charge l’étude de l’être (depuis Aristote jusqu’à Heidegger), emprunt retirant à l’être (du grec einai) son statut d’objet de la pensée pour en épouser – paradoxalement – le mouvement. En effet, il ne s’agit pas ici de déterminer le ou les sens possibles des êtres invoqués dans le recueil puisque ceux-ci semblent se dérober à toute définition. L’être n’a pas vraiment valeur de copule reliant un prédicat à son sujet (comme dans la proposition « le chien est noir »). L’être ici évoqué – évoqué seulement car difficilement nommé – se multiplie même en de nombreux avatars obscurs et lumineux que sont « les êtres » : « couleur très diverse / d’où qu’ils puissent regarder la vie / êtres proches de se voir / ainsi réveillés par le mouvement / du pinceau / ébouillanté / de couleur très individualisée / êtres réveillés pour nous réveiller / avec une force percussive de la couleur ». Ces êtres-là, comme dérivés de l’« être aux aguets », semblent à la fois contenus dans la matière même de la peinture (ces êtres passifs et nus peints par Lucian Freud) et soumis au hasard des rencontres dans l’existence mondaine, hasard qu’évoque rapidement Gosztola ailleurs dans le livre ; ce sont les mêmes êtres qui nous réveillent, qui font sortir le voyant de sa torpeur, comme l’indique l’extrait cité ci-dessus. C’est que l’être ici ne vient pas qualifier telle ou telle chose (sens qu’Aristote donne à l’être dans sa Métaphysique, Z, 1) ; les êtres ne sont pas non plus des étants en un sens heideggerien (l’étant désignant tout ce dont nous parlons, ce par quoi nous agissons, etc.) ; ils ont avant tout une puissance d’impact et une passivité produisant un effet. Impossible alors de saisir ces êtres autrement qu’en sortant du champ théorique de la conceptualisation, même s’il y a dans Rencontre avec Lucian Freud un étrange effet de miroir entre l’espace poétique et philosophique. Les êtres sont « jaillis de la toile », ils bougent ; il y a une grande attention portée à leurs mouvements, et à la lumière dans laquelle ils se déplacent jusqu’à cette identification  suprême : « tout de l’être / je veux dire tous les êtres ». La multiplicité des êtres invoqués (dans la très longue énumération qui clôt le livre) renvoyant sans doute à la multitude des vivants, des humains et des animaux, jamais vraiment saisis sinon dans la distance contenue dans toute rencontre.

Le commentaire de sitaudis.fr

éditions des Vanneaux, 2013

dessins, encres et peintures (impressionnants) de l’auteur

202 p.

15 euros »

Compte rendu de Bérénice Biéli paru dans Poezibao le 4 octobre 2013 :

« Ce long poème dramaturgique sur le peintre Lucian Freud est composé de dessins à l’encre dont l’apparente spontanéité du geste à l’origine répond, en contrepoint, aux vers ciselés, brefs, efficaces. Un équilibre semble alors s’instaurer. Pourtant – et c’est là, sans doute, tout l’intérêt du recueil – il y a une menace. Menace qui pèse sur le sens des mots, des notions. En effet, l’auteur a déporté les notions appartenant au champ phénoménologique et plus précisément au champ levinassien dans le cadre jamais vraiment défini du poème (puisque le « recueil » tout entier emprunte au théâtre son dispositif). Ainsi le corps, mais surtout le visage, sans cesse répétés. Ici le visage n’est plus le propre de l’homme, mais c’est le corps même en tant que nudité exposée, corps de l’animal ou de l’humain, peu importe au final : « le visage / quand le corps / est nu / est une / lumière qui dit aussi / quelque chose de la douleur ». C’est ce qui, comme pour Levinas, est entièrement exposé, et dans cette exposition, inflige sa nudité à l’autre qui voit, c’est-à-dire, pour reprendre encore Levinas, sa vulnérabilité. « Le corps nu a visage », dit le texte. Mais si, pour Levinas, il n’y a pas de face à face possible dans le monde animal, et que la rencontre avec autrui – cette rencontre qui nous destitue de notre pouvoir de possession et d’emprise – n’a lieu que dans le monde humain, ce texte fait de l’animal ou plus précisément des animaux les éléments mêmes qui portent en eux la possibilité du visage et donc de la rencontre. C’est d’ailleurs ainsi que Lucian Freud envisage son acte créateur : peindre l’animalité en l’homme, ce qu’il résume au cours d’une conversation avec W. Feaver diffusée sur BBC Radio 3 le 10 décembre 1991 : « Ce qui m’intéresse vraiment chez les gens, c’est le côté animal. C’est en partie pour cette raison que j’aime les peindre nus. Parce que je vois davantage de choses. » Mais on ressent une instabilité sémantique concernant le visage, sans doute voulue par l’auteur. Visage qui peut être le corps offert à l’attention bienveillante du peintre qui le fait exister au-delà de son existence immédiate ou corps qui se confond avec lui (comme deux éléments qui se rejoindraient par accident) : « le corps nu / fait davantage / que faire palpiter le visage / dans son creuset / (…) / il le porte / pour se confondre avec lui ». C’est que le visage n’est pas tellement dans Rencontre avec Lucian Freud ce qui, comme l’écrit Levinas dans Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, est violence extrême où « l’un s’expose à l’autre comme une peau s’expose à ce qui la blesse, comme une joue [est] offerte à celui qui frappe ». Le visage est surtout pour Gosztola (c’est aussi sensible dans La Face de l’animalVisage vive ou encore le récent Rencontre avec Balthus) ce qui est clarté d’un accueil sans violence, où ça n’étrangle pas, mais où ça laisse disposer la matière, les être, et la possibilité de leur déploiement. »

Compte rendu de Bérénice Biéli paru dans Europe, numéros 1017-1018, « Vladimir Pozner, Danièle Sallenave », janvier-février 2014, p. 364-365 :

Europe a Europe b Europe c

(« Ce long poème sur Lucian Freud re-trace la rencontre avec un peintre, un peintre du corps ou plus précisément de la chair (c’est-à-dire le « corps vécu » selon le philosophe Michel Henry). La chair de l’homme et de l’animal, dans la proximité de leur condition. Si Freud a peint des animaux – on pense à son whippet –, ce n’est pas pour cette raison que l’animalité est si présente dans le (beau) recueil de Gosztola. C’est parce que l’homme lui-même porte en lui cette animalité à la fois comme ce qui le conditionne en tant que vivant et comme ce qui l’excède. C’est cet excès que le poème cherche à retranscrire dans son flux, d’où la mise en péril du sens à laquelle il donne forme et voix. C’est aussi peut-être cette chair-là (celle de l’animal et de l’humain) qui est tentée d’être dite par le poème, au-delà du geste de peindre, tentée seulement puisque le mot – le concept (qui a en charge l’explicitation d’un sens) – échoue à exprimer la vérité du corps et de son expérience, ce corps « qui contient tout l’être ». Le poème n’est pas en réalité la mise en échec de cette tentative mais exprime, par sa forme et dans son mouvement, volontairement et activement, l’impossibilité de dire la chair. Là où le langage échoue, reste la possibilité du dessin. Ainsi les encres insérées dans le texte apparaissent-elles comme zones de turbulence, maladresses expiatoires (dans la lignée d’Artaud) : traits agités du pinceau débordant le cadre, points jetés spontanément à la surface, absence de forme concrète. Ce sont des gribouillis instantanés qui disent l’urgence de vivre et l’infatigable mouvement de la matière. Les encres semblent exprimer ce que ni la chair ni le langage ne peuvent dire et ce que le peintre travaille sans cesse à même la forme humaine, à savoir la passivité absolue des corps animés. Passivité au sens où ils ne semblent être mus que par le moteur élémentaire aristotélicien (celui du mouvement). Les encres expriment avec justesse ce mouvement élémentaire à l’œuvre dans la peinture de Freud et qu’on ne voit pas, mouvement qui est la vie au-dedans des corps. On y ressent alors une tension très forte et douloureuse entre la voix humaine (celle de l’expérience esthétique, de la rencontre entre l’âme du peintre et celle du poète) et le silence de la chair qui met en péril la nécessité même du langage et donc du poème. Mais, au lieu d’être détruite, cette nécessité résiste et grandit, en se confrontant non à la chair, qu’elle soit animale ou humaine, mais aux chairs. C’est que l’animal – terme générique qui ne dit pas l’existence des animaux (les très nombreux animaux énumérés à la fin du livre) –, comme l’humain, n’existent pas ; nous n’avons affaire qu’à des êtres en particulier ; non à des espèces mais à des membres des espèces, à ces corps-là, avec leurs chairs mourantes. Le texte est bizarrement travaillé par des termes phénoménologiques qui sont comme l’éclaircie d’un sens : visage, épiphanie, être, vérité… mais cette utilisation exagérée de concepts – hors cadre conceptuel comme les dessins (gestes-chaos) débordent le cadre prédéfini – annonce le basculement du sens dans l’obscurité. Il s’agit d’un lyrisme qui, non seulement par l’abondance de ses termes philosophiques, mais aussi par le travail brutal effectué sur l’enjambement, exténue la logique même du lyrisme qui a pour vocation la transformation du souffle en chant. Le poème débouche ainsi sur un silence, un cri, un bruit animal, on ne sait pas : « le visage déploie / le silence (…) / qui suit la nudité ». Ainsi va le texte, progressant hors de sa mise en lumière, vers son obscurité, sa finitude sans fin, sa nudité. L’animal n’existe pas mais tous les animaux se succèdent dans la longue et incantatoire énumération finale où les vivants actuels, les disparus, les imaginaires se confondent et brouillent les limites entre les genres. Si, depuis la Genèse, nommer c’est faire exister, il semble qu’ici, au contraire, nommer c’est accuser la menace de disparition qui pèse sur chaque être ; ainsi, « se coller à lui » sans pour autant l’atteindre ou le toucher, mais faire qu’il persiste, en deçà de sa visibilité et de son silence. »)

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