Visage vive.

Compte rendu de Jacques Morin paru dans Décharge, numéro 153, mars 2012, p. 113 :

« J’aimerais pouvoir trouver une / Autre vie / Pour y vivre / Et y être avec toi Il s’agit d’un recueil difficile sur la mort d’un enfant. Mais Matthieu Gosztola, parent-funambule, transforme ce qui aurait pu devenir un recueil lyrique ou pathétique en une suite de poèmes de rapprochement, de réconciliation, de retour, de guérison. Il y a une sublimation du malheur. Ce n’est pas toi qu’on / Enterre / C’est moi dans ma vie de toi Sans doute y a-t-il une pensée orientale comme tendent à l’attester les photos d’Inde qui accompagnent le livret. Les mots sont là pour incarner la souffrance mais aussi la réduire à sa plus simple expression Entre nous il y a la / Douleur debout et droite Tout est contenu dans le titre : cette douleur qui n’est pas nommée, le vive lui revient, quant au visage, c’est la quintessence de l’enfant, l’image-refuge qui le garde vivant. Je suis autant / Que ce qui vient de se perdre C’est un recueil très digne, très fort. »

*

Compte rendu d’Antoine Emaz paru dans Poezibao le 15 février 2012 :

« Le titre arrête, bloque par du manque. Faut-il lire « Visage, mémoire vive », « Visage, qu’il vive ! » ? Quelque chose manque : et pourtant les deux vi(es) insistent sur l’encore-là, le vivant autant que l’à vif. Un livre de vie et de mort, pas seulement de séparation. On est encore dans le temps : « Ton visage : l’année tout / Entière en est atteinte » (p. 21) ou « Pendant les huit mois de ton / Sourire immobile » (p. 49). Mais on peut être aussi dans le définitif, le révolu : « Ton décès // Un visage on ne sait pas où / Commence ce qui change de place » (p. 24), ou bien « Ton visage / Sans lendemain //Des inconnus ont envoyé des / Fleurs » (p. 22). En fait on n’est pas dans le temps d’un récit mais dans la période de la fin, quand tout se désorganise ou tourne en boucles de motifs différents mais en nombre réduit : le visage, la douleur, la mort, le silence, l’enfant… La forme d’écriture choisie exprime bien cet émiettement d’être, cette impossibilité de lisser le vécu en un récit chronologique clair, habituel. Ce sont de petits groupes de vers libres, eux-mêmes souvent fragmentés par des rejets durement marqués. Sur ce point, l’écriture est assez différente de celle employée dans Musicalité du vide, 2, alors que la proximité thématique du deuil est évidente. « L’enfant » : on ne saura pas qui. L’auteur le tutoie sans jamais le nommer ou donner un lien  de  parenté.   L’enfant est  tout entier  dans sa douleur et la  maladie de sa mort.    « L’enfant / Il me montre ses / Dessins / Il y a ses peurs dans ses dessins / Il pense qu’elles vont prendre / Leur envol // Aussi à partir du papier » (p. 65). On le voit par cette peur, l’enfant n’est pas inconscient, il sait que « La mort avance lentement / Dans le jardin et bientôt // Elle existera  »  (p. 64). Cette conscience de sa propre fin est une des tensions fortes du livre. En face, ou plutôt avec, le « je » accompagne fraternellement cette lente fin de vie. Il ne soigne pas plus qu’il ne se lamente ; il reste dans une sorte d’impuissance silencieuse. « Tes silences ont beaucoup de / Peine // J’aimerais être ce qui vient / Enlever la peine // En partie » (p. 48). Le « je » est dans une attitude aidante, compatissante, accompagnante, plus que révoltée face à l’inacceptable inévitable. Lisant, j’ai plusieurs fois repensé au personnage de Rieux dans La Peste, confronté à l’agonie du fils Othon ou de Tarrou. Mais le parallèle tourne court : il n’y a pas de lutte chez Gosztola, pas de combat ou d’agonie au sens propre, et ce n’en est que plus rudement humain. Les séquences du poème nous donnent des fragments en désordre d’une séparation entre deux êtres ; ils peuvent seulement s’aider, s’aimer. Par exemple, le « je » devine les pensées de l’enfant : « Ton corps est traqué dans ta / Tête //Tu es parmi les choses / Et les gravats / Tu cherches à passer » (p. 72). Mais l’un et l’autre ne peuvent échanger leurs peaux, et ils le savent.  Il y a beaucoup de retenue dans ce livre, et le choix de la bribe, de la séquence courte, est particulièrement approprié. Le lecteur ne devient jamais voyeur, il n’en a pas le temps, même s’il partage l’intensité de cette lente séparation. « Je te regarde il y a la neige / Toute la neige silence d’un / Visage » (p. 86). »

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Compte rendu de Ludovic Degroote paru dans CCP (Cahier critique de poésie), numéro 24, Centre international de poésie Marseille, 2012, p. 170 :

« Espace du possible, la poésie a la capacité de ne rien s’interdire. Comment dire la douleur et l’impuissance face à la mort d’un enfant ? Comment dire cette mort même ? C’est ce qui est au cœur de Visage vive, dont l’ambiguïté grammaticale du titre arrête : le poème dit la violence de la mort qu’il ne peut rassembler, et en cela il exprime la force et la limite du poème – car l’impuissance continue le parent qui survit à cette mort dans sa souffrance même de vivant qui dure, comme si cet événement tragique ramenait au plus près de soi (« Ce n’est pas toi qu’on / Enterre / C’est moi dans ma vie de toi »). La disparition fabrique la présence autrement. Le poème se saisit des émotions (qu’on pourrait aussi appeler des visages) en les opposant implicitement à l’exercice de la pensée, ce qui ajoute à la terrible impuissance (« J’ai beaucoup de mal dans la / Pensée ») que renforce la sobriété de ce poème. »

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Compte rendu de Jacques Josse paru dans remue.net (5 juin 2012) :

« La mort devrait savoir / Et nous laisser passer, Matthieu Gosztola. Derrière le visage qu’un père tente ici de retrouver, un peu comme s’il voulait, en aveugle, y sentir à nouveau la douceur des joues, puis celle des lèvres qui esquissent un sourire, derrière ce visage qui s’échappe, se cache une grande douleur : celle de la perte d’un enfant. Qui redonne vie, à rebours, à une autre : celle qu’a dû endurer, avant de partir, celui qui n’est plus. « Avec la douleur / Les gémissements et puis le rien / Qui passe du sang sur / La peau les compresses / Et la pommade / L’odeur de la pommade / Tout le souvenir est agité / Maintenant » Ce va-et-vient douloureux est au cœur du livre. Altéré parfois par ce qui reste vivant (le cerisier, le vent, les sous-bois) au dehors, il réussit à créer, par delà l’absence, un lien que l’on sait indéfectible. La douleur passe lentement de l’un à l’autre et quand l’enfant, à sa fin, en sera délivré, le père devra poursuivre la route, s’ouvrir un chemin intérieur (ce sera par l’écriture) pour vivre, pour tenir avec, et pour la contenir. « Ça me plaît d’être dans ton / Cœur / Et de ne pas chercher la sortie / Car j’entends moi aussi / Les cris / Qui se partagent l’espace » Changeant fréquemment de forme, allant du poème bref au plus long en passant par l’incise, usant de mots simples, remuant la chronologie des faits et alternant les rythmes, Matthieu Gosztola entre dans cette douleur (qui est là, « comme calée contre le corps ») en la ressassant et en s’en détachant peu à peu, allant même jusqu’à la faire vivre de façon autonome avant, ultime et saisissant final, de lui donner corps. « Et puis j’ai vu / La douleur jeter brutalement / Ses béquilles / Et toi marcher à cloche-pied / Comme si tu étais la douleur. » Il n’y a pas ici d’acceptation. Mais il n’y a pas non plus de colère effrénée. La pensée ondule ailleurs. Pudique et réservée, ce qui ne l’empêche pas d’être exacerbée, elle diffuse ce qu’elle ressent, ouvrant çà et là « le noir complet » pour y faire entrer un peu de la lumière du jour. »

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Compte rendu de Cécile Guivarch paru dans Terre à ciel (« L’arbre à parole, Hep ! Lectures fraîches ! », novembre 2012) :

« Beaucoup d’émotions en lisant Visage vive de Matthieu Gosztola aux éditions Gros Textes. « Il faisait un froid terrible dans le visage de cet enfant-là ». Un enfant, un visage. Un enfant qui n’a jamais vu la mer là où d’autres retournent de la plage avec maillot de bain, serviette et tongs. Un enfant qui vit et puis qu’on enterre « personne n’est venu » « ni les fleurs ». Mais le visage demeure dans le souvenir du poète « je te garde toujours avec moi lorsque j’écris ». Par petites touches pleines de sensibilité, le poème se succède, forme un récit. C’est un livre de deuil où il est question de douleur, pas seulement la douleur de celui qui reste mais aussi celle de celui qui est parti, un enfant. Mais finalement, l’enfant n’est pas tout à fait mort, il reste son fantôme et celui qui lui raconte des histoires, lui chante des comptines et le rassure quand il a fait un cauchemar. Il est question de visage aussi. Car le visage ne s’efface pas, celui du disparu se superpose jusque dans le visage de celui qui le pleure. Le «visage » reste comme une douleur « vive ». »

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Compte rendu de Claude Vercey paru dans Décharge (« I.D n° 401 bis : Gros Textes… ») :

« Visage vive de Matthieu Gosztola – le titre à lui seul mérite commentaire – met en jeu, comme le livre précédent, la question du biographique, du récit et de la fiction, peut-être aussi du vrai et du vraisemblable. Mort d’un enfant : Il y eut ta mort / puis ce bruit. Parler ? Longtemps / J’ai tenu les mots à l’extérieur / Et puis non / Il faut tout rassembler / Et puis faire des tas / Pour les jours sans Le défi est de dire, de dire juste et sans pathos la douleur. Pudeur extrême : les notes d’un journal de survie, publiées pour oublier et ne pas oublier. Nous étions là serrés à ne plus / Rien grelotter / Mais c’était comme ça que plus / Rien n’existait d’autre / Que ce qui nous gardait / Serrés et qu’on voulait quitter La douleur est une histoire qui dure, écrit aussi l’auteur de ce tombeau à l’enfant mal né. Le lecteur se tient auprès de lui, se fait discret, accompagne. Un recueil très digne, très fort, concluait la note de lecture de Jacmo dans Décharge 153. »

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Compte rendu de Michel Baglin paru dans Texture :

« Matthieu Gosztola avec « Visage vive » (Gros textes éd. 96 pages. 7 euros) évoque la mort d’un enfant en s’adressant à lui, à ce qu’il fut, aima, subit, rêva d’être, et aussi, surtout, à tout ce qui échappe de lui à jamais. Enfant malade dont le visage, « une eau bouleversée », hante chaque page de sa familiarité et de son énigme. Presque un récit, mais en fragments, éclats de deuil. Avec une grande retenue qui donne force à la douleur de l’un et de l’autre : « ça me manque beaucoup / que tes silences / ne me parlent pas ». »

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Compte rendu de Cathy Garcia paru dans La Cause littéraire (09 juillet 2012) :

« Visage vive n’est pas de lecture aisée, car derrière une langue qui semble s’égarer, s’éteindre avant de se rallumer à nouveau, un peu comme des soubresauts, il y a cette tentative de dire l’indicible. Il faisait un froid terrible / Dans le visage / De cet enfant là Il n’y a pas de mots assez vastes, assez puissants pour contenir la douleur, sans doute la plus insupportable, de la perte d’un enfant. Aussi, par petites touches, ce texte se remémore, parle à l’enfant qui n’est plus, lui imagine même un futur, le tout accompagné de très belles photos de l’auteur, prises en Inde, pays de grande intensité spirituelle. Des photos dont toute la lumière et les vives couleurs aident peut-être à transcender la souffrance. Visage vive est un livre tendu comme une main au-dessus du vide et qui s’adresse aussi à tous ces autres « parents-funambules », qui subissent cette épreuve. Ce n’est pas toi qu’on / Enterre / C’est moi dans ma vie de toi Visage vive est un recueil qui avec amour, avec pudeur, tient en fragile équilibre entre l’écorchement du « pourquoi ? » et une difficile tentative d’acceptation de ce qui est, de ce qui a été et qui n’est plus. Tu n’as jamais vu la mer / Tu es ce qui retourne à sa / Réception d’étoile Mais, l’amour ne s’arrête pas aux frontières de la mort. Des êtres aimés qui les franchissent, demeure le souvenir, la présence intangible mais si puissante du souvenir. Ici l’écriture est comme une catharsis, les mots sont parfois comme retenus ou égarent leur sens dans la vacuité, ils tâtonnent comme des mains dans le noir et soudain ils se déversent à flots précipités, avec cette obsession du visage. La peinture du visage n’a pas eu le / Temps / De sécher Tout finalement tient dans le visage. Tout est là dans le visage / Et je prends tout / Avec mon souvenir / Mon souvenir est déjà là même / Dans le présent du regard Il y a vie dans visage, et la peur sans doute que la mémoire des traits ne finisse par disparaître elle aussi. Ton visage est identifiable à ce qui / Ne viendra jamais / Même avec les décibels des cris / Diminuer le silence Alors par delà l’intolérable déchirure, les mots viennent pour divorcer du silence, tisser un fil auquel se raccrocher. Je crois que c’est possible / De vivre car on est deux / Et ça a duré Des mots que l’on voudrait magiques. Je ferai si c’est / Nécessaire / Dans toute la pièce des / Moulinets / Avec les bras en récitant / Des incantations mais / Malheureusement je me réveille / La vie n’est pas un conte de fée La mort est sourde à nos questions, elle est juste une réponse. Une réponse à la trop vive douleur du corps. Peut-être se fait-elle ainsi pardonner, elle vient apaiser les souffrances de l’enfant aimé, qui sont tout autant, sinon plus insupportables qu’elle. Reste alors un amour indéfectible et le pinceau des mots pour que visage vive. »

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Compte rendu de Jean Bogdelin paru dans La Cause littéraire (01 août 2012) et dans Reflets du temps (15 septembre 2012) : 

« Quand les mots s’affolent, quand ils épuisent leur sens et se mettent à nu, ils ne peuvent plus servir qu’à dire l’indicible, tout ce qui appartient, en l’occurrence, aux choses essentielles comme l’amour. On quitte le domaine traditionnel, et l’on tombe dans le monde de l’instable ou de l’inattendu, le monde musical, par exemple, où le sens des notes n’est défini que par l’usage qu’on en fait. A moins que visage ne signifie douleur, comme dans Mater Dolorosa, on s’interroge sur la juxtaposition ahurissante, dissonante pour ainsi dire, de ces mots Visage vive, servant de titre au recueil de poèmes de Matthieu Gosztola. Mais visage a pris un autre sens, un sens caché, il s’habille de douleur et devient féminin. « On est près de la douleur qui blesse/Vive/ Visage vive ». Visage est douleur. Ce recueil parle de la mort d’un enfant, dans un vrai « affolement des mots des mots très caractériels ». Dans le souvenir « tout est déjà dans le visage. Il est ce qui fait toute une histoire ». Et le poète s’adresse très tendrement à l’enfant défunt : « Tu as la nuit dans les yeux/ Plus que ce que tu pourrais/ Imaginer/ Le visage est notre folie ». Le livre tout entier est en fait un long poème sur un impossible deuil. A chaque page il n’est qu’évocation de l’enfant, « retourné à sa réception d’étoile ». Tout commence par une ouverture comme dans une pièce musicale. L’enfant était-il un virtuose en concert ? Au piano peut-être. « Il est devant un parterre d’hommes et de femmes en costume d’apparat. Il déroule les arpèges dans l’air… » C’est bien lui qui joue dans toutes les pages. Le poète se contente d’être à l’unisson. Il parle des jours heureux, de ses angoisses d’enfant aussi, et de son enterrement. « Ce n’est pas toi qu’on/Enterre/C’est moi dans ma vie de toi ». Il affirme même : « C’est toi qui pousses les mots à se/Mettre debout en les choisissant/Par leurs prénoms et je te suis/Trop content d’être à la traîne ». Le long poème, quasiment écrit sous la dictée de l’enfant, est composé de chants, étalés sur plusieurs pages ou sur une seule comme celle qui dit : « Je crois que c’est possible/De vivre car on est deux/Et ça a duré ». Le rythme des chants est ainsi très varié. Des variations qui vont du paisible au haletant. Adagio cantabile ou appassionato la plupart du temps, haché brusquement de vivace agitato. Et le chant devient nocturne, au sens musical du mot, sans qu’il soit vraiment funèbre. Malgré tout, le visage tend à s’estomper. « Je n’arrive pas à décrire ton/Visage/Comme une eau bouleversée/De ne jamais/Se retrouver vraiment… La peinture du visage n’a pas eu le /Temps/De sécher ». Et l’on comprend pourquoi visage n’est pas l’équivalent de face ou de figure. Quel âge avait l’enfant à son décès ? « En 2015 tu auras 20 ans tu iras à/ Alger ». Il s’agit à coup sûr d’un garçon. Car « en 2030 pendant les vacances de/ Pâques/ Tu ne sauras plus où te loger car tu/ Auras une petite amie ». On n’en saura pas plus. Était-il un fils ou un frère ? Jumeau peut-être. Mais un lien de sang est-il vraiment nécessaire ? Je vous laisse avec les supputations. L’auteur lui est né en 1981. Son recueil est illustré de photos prises par lui-même en Inde. La première est un chemin de lumière. Ce sont d’innombrables flammes de bougies par rangs de dix, formant un chemin, bougies presque entièrement consumées, en fin de vie. Chemin qui mène à l’infini. »

*

Compte rendu d’Hervé Martin paru sur le site des médiathèques de Saint-Quentin-en-Yvelines le 30 juillet 2012 et sur Incertain regard le 08 octobre 2012 :

« C’est une courte prose qui introduit ce long poème composé de strophes courtes, irrégulières et espacées de blancs comme autant de silences surgis de l’incompréhension. Au fil des pages, les vers évoquent des souvenirs et des ressentis, seuls patrimoines intimes qu’il nous reste après un deuil. Des photographies de l’auteur intitulées « Inde » divisent le livre en trois parties possibles où l’on devine les étapes d’une épreuve difficile. Ce poème rend hommage à un enfant disparu. L’écrire fut sans doute pour le poète l’unique façon de maintenir sa présence. Et quoi de moins incontournable que le visage pour honorer cette mémoire humaine ! « Mais le visage est une belle chose » écrit Matthieu Gosztola. Alors Visage vive, ce titre qu’il convient d’entendre comme « que le visage vive à jamais », suggère ici par l’évocation et l’expression de sentiments vrais, une présence. On ne peut jamais admettre la mort d’un être aimé et à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un enfant. « L’enfant avec ses silences il se bat / Très fort/ Malgré les apparences il n’y a / Rien à faire de la mort ». Et ce refus s’inscrit dans l’écriture de ces vers à la fois narratifs, évocateurs et témoins d’une insupportable douleur. L’écriture de ce livre fut semble-t-il nécessaire. Impérieuse face à la douleur mais impuissante hélas, contre l’absence incompréhensible. Des scènes, des moments particuliers surgissent et ravivent la mémoire du poète en des flashs que le poème saisit dans le tremblement de l’instant. L’emploi du nous et du on dans certains vers, montre ce désir fort de retrouver l’être perdu. D’ailleurs, les vers tout au long du poème ne cessent de s’adresser à ce disparu comme pour le maintenir vivant. Ainsi célébré il peut à nouveau être réuni au poète : « Je suis dans tes bras-dans tes mains/ Quelque chose nous ressemble » ou « Il suffit d’un peu / Pour que nos visages se/rassemblent ». L’écriture rapproche et semble annihiler les barrières de la mort, retarder la conscience de cette perte « Je te garde toujours avec /Moi lorsque j’écris ». Ici  la poésie aide à survivre à ces tsunamis de la vie « J’ai tellement hurlé / Que dans la respiration les mots / Sont apparus ». Par moments des vers sibyllins illuminent cette traversée douloureuse, comme des respirations nécessaires « Dès demain / Je serai ce que tu as cueilli ». Comment se souvenir à jamais, de cet autre qui nous fut si proche lorsqu’il disparaît ? Comment lutter contre l’affadissement de la mémoire, l’altération des souvenirs ? Comment faire face à la mort d’un être aimé ? Car le temps emporte tout dans l’oubli, le poète choisit l’écriture et le poème pour lutter contre l’irréversible. Dans le deuil, tout possible oubli est pensé comme inadmissible et vécu comme un outrage à la figure de l’absent. Alors la poésie, même si elle ne peut y réussir totalement,  tente de conserver intacte par l’émotion recommencée : le souvenir du disparu,  la nature des sentiments, la fidélité de la mémoire, l’empreinte d’un  amour fort. « Visage vive » est cet ultime appel qui résonne hautement en refus à l’oubli. »

*

Compte rendu de Lucia Acquistapace de Visage vive et de Traverser le verre, syllabe après syllabe paru dans Recours au Poème :

« Deux livres de Matthieu Gosztola nous parviennent. L’un, Traverser le verre, syllabe après syllabe, est un poème de quelques pages, publié en édition numérotée par La Porte, recueil de la revue Poésie en voyage. Gosztola fait ici une œuvre pointilliste, de son en son, de phonème en phonème, comme murmurés, comme chuchotés pour, avec délicatesse, ne pas briser la parole comme un verre, mais la traverser comme on traverse un fleuve. nous marchons sur la berge / avec nos souvenirs / serrés contre le corps pendant que les arbres / prennent du ciel l’imprenable / des reflets dorment / sous une barque Pas une seule majuscule dans ce long poème de 22 pages. La voix se fait menue, sautillant tel un geai sans poids sur la mousse du verbe. le cerisier vient au fond des yeux / comme la neige sans le froid / la lumière de plus en plus claire la mort devient cette intime / tout s’efface / lueur après lueur / mais ton visage / sera à jamais ce qui vient dans l’aurore du début du milieu et de la fin du jour C’est encore la question du visage qui mène le refrain du deuxième livre de Gosztola, Visage vive, édité par Gros Textes. Depuis Débris de tuer, livre écrit par le poète au sujet du génocide du Rwanda, nous sommes habitués à la capacité de Gosztola de déconstruire la grammaire. Un nom masculin assorti d’un adjectif féminin. Première impression, destructurante. Aussitôt corrigée par la douce injonction aussi contenue dans le titre. Le visage est comme un blason dans la poétique de Gosztola. C’est un thème sur lequel, lancinant, il remet son métier. Quelques fragments : A nouveau je caresse ton / Visage / Dans la pensée // Les visages sont dans la limite / De ce qui s’est trouvé à nu // Le visage est nu de mourir / Dans le silence / Il ajoute le ronron // Le visage est notre folie / D’être ainsi exposés // Nous perdons plus que la vie / Là où les visages / Nous emmènent // La peinture du visage n’a pas eu le / Temps / De sécher Et telle une brodeuse Gosztola tourne et tourne encore, comme pour étoffer depuis la chair du visage les ors ineffables de la face intérieure. Matthieu Gosztola, Traverser le verre, syllabe après syllabe, La Porte, 2012. Matthieu Gosztola, Visage vive, Gros Textes, 92 pages, 7 euros. »

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Compte rendu de Bénédicte Heim paru dans Livres-Addict.fr en février 2013 :

« Les poèmes ici rassemblés sont d’une délicatesse telle qu’on peut longtemps ignorer quelle est la nature de la douleur évoquée et combien elle est perçante. On peut confondre, croire que l’homme qui exhale sa douce plainte déplore la défection d’une femme aimée. La gravité réelle de la perte subie ne se dessine que graduellement, au fil des mots aériens, presque vaporeux de Matthieu Gosztola. On dirait que l’auteur a à cœur d’épargner, non seulement lui-même et le lecteur, mais le texte lui-même : c’est comme s’il veillait à ne pas trop brutaliser les mots afin que la douleur, si brûlante, ne se propage pas trop vite ni trop loin. C’est une tentative de circonscription de la douleur qui pourtant s’échappe et imprime sa marque de manière d’autant plus prégnante. Au fil de touches infiniment ténues et doucement distillées, on apprend, ou plutôt on comprend, et de manière presque subliminale au début, qu’un enfant a disparu et que c’est là la béance fondamentale autour de laquelle s’articule le texte. Ce qui sème le trouble et parfois la confusion, c’est que le texte alterne les passages narratifs et les adresses directes au disparu. Or ces adresses, éperdues, pourraient être déclarations à la femme aimée et vaporisée. Et il y a, tout au long du recueil, disséminées, des évocations légères comme des effleurements. Evocations des gestes simples qui ponctuent un quotidien désormais troué, spolié de partout. Ce sont comme des caresses à vide qui ne délivrent pas instantanément la violence inversée de leur impact. Ainsi : « Ton visage reste / Sans lendemain / Des inconnus ont envoyé des Fleurs / Tu ne les aimais pas tu préférais les / Papillons / Les déshabiller de l’image que tu te / Faisais d’eux / En les regardant voleter autour des / Fleurs » « Il y a eu un temps de pluie / Tout de suite après / Mes pensées sur toi pour recouvrir / Ton corps / Sa nudité franche » « Tu étais celui qui vient en partant / Même quand tu restais des heures / Sur ta petite chaise / Tu étais celui qui lève un seul / Vrai regard / Puis s’en va à pied chuchotant / Dans les pensées » « Chacun de tes sourires fait / Naître  / Comme un monde / Mais ensuite tu ne veux pas / Y habiter avec moi / Tu préfères le débusqué / Des chemins d’épines / Avec des ciels nuageux / Et incertains » « Ça me manque beaucoup / Que tes silences / Ne me parlent pas » « Je te dis que tu es chaque fois / Considérable / Il se passe à chaque fois / Quelque chose / Dans ton visage » « Je vais me mettre / Dans ce qui passe » « J’aimerais être un abri / Jamais une question / Mais tu me vois comme celui / Qui ne comprend / Pas je crois » « Ça me plaît d’être dans ton / Cœur / Et de ne pas chercher la sortie / Car j’entends alors moi aussi / Les cris / Qui se partagent l’espace / Je cherche à les prendre / Dans mes bras / Pour qu’ils se calment / Eux » « La douleur et l’angoisse d’en toi / Viennent / Comme si elles étaient / La seule chose / J’aimerais juste leur ouvrir les / Yeux / Et leur dire regarde » « Je n’arrive pas à décrire ton / Visage / Comme une eau bouleversée / De ne jamais / Se retrouver vraiment / Et de toujours devoir changer / La géographie exacte pour que / Ça recommence / Toujours mais pour / Disparaître toujours » Une infime cantilène comme une ellipse, une incantation qui se dépare et se défend de tout effet, une invite amoureuse, une convocation infiniment aimante qui est une injonction chuchotée et la typographie bousculée et le rythme syncopé prennent en charge tout ce qui n’est pas dit. Une douleur dite et déposée, mais une déposition des armes et de toutes choses ensemble, une déposition en douceur, comme murmurée et comme pour ne pas déranger. Des mots à peine pondérables comme traces d’oiseaux sur la neige ou sur le sable et que la mer efface. Une parole dédiée, vénérante, infiniment donatrice, une parole qui se dépouille, se dénue de son propre fond à mesure qu’elle est proférée. L’empreinte vive n’en est que plus poignante et la nudité du verbe, ici, tutoie l’absolu. »

*

a2

a1

Compte rendu de François Baillon paru dans Les Cahiers de la rue Ventura (numéro 18, décembre 2012, p. 54-55).

***

Des extraits de ce recueil ont été publiés dans Poezibao (16 février 2012) et dans les blogs Court, toujours ! (20 avril 2012) et Littérature de partout (13 mai 2013).

*

Ce recueil a donné lieu à un entretien sur France Culture (émission Ça rime à quoi) : voir France Culture.

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